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Êtres d'Argile - Texte de Anne MONEYRON



Telegraph Post - Swift Current – Thursday 15 december 2011- 9h

Monsieur, venir de toute urgence

Grand-Père vous attend au 1 impasse de la Croix Blanche – Albi – France

Prendre strict nécessaire - Passeport et billets de transports suivent


Pourquoi, sans même réfléchir ne serait-ce qu'une minuscule seconde, ce matin là, Ira Edward Argue Junior, un télégramme dans la poche arrière de son jeans, un petit sac à dos sur l'épaule, arrive à la gare de Swift Current pour quatre longs jours de voyage ? Traverse Saskatoon et sa terre noyée par la toile serrée de ruisseaux, de rivières et de lacs. Parcourt 829 km dans le transcanadien avant de faire une brève escale à Winnipeg le temps de manger un sous-marin arrosé d'une Labatt bleue. À Ottawa, Ira-Junior descend du train et à pied part en direction de la gare routière pour attraper le dernier Orléans-Express.

Et c'est ainsi que dans la nuit du lundi 19 décembre, au bout des 2989 km qui le séparent de Montréal, à la gare de Berri-Uqam Ira-Junior monte dans le bus pour l'aéroport Trudeau où lui a été réservée une place sur le vol AC 870 de Air Canada Montréal – Paris.

Mardi 20 décembre

7h 55 : Roissy. Atterrissage, le vent souffle, la pluie cingle les vitres de l'avion. Ira-Junior sort de l'aérogare le premier car, comme nous le savons tous, il a pour tout bagage son petit sac à dos sur l'épaule et le télégramme dans la poche arrière de son jeans. Il attrape le train de justesse dans la pagaille de ces foutues joyeuses fêtes de Noël. Côté paysage de la vitre, le vent hurle de plus belle. Sous son passage, la houppe des arbres rejoint la terre. Éole, devient satanique, rugit par vagues, et tel une rumeur enfle, passe, balaie, puis s'éloigne en laissant la place à la vague suivante qui s'incruste dans les tôles du wagon, s'acharne de plus belle avant de laisser la place à la vague suivante qui... la vague suivante qui ... la vague suivante qui ...

La tête vide, Ira-Junior s'abandonne au vent qui déferle sur l'horizon.

17H01 : Descente du train à la gare d'Albi-Madeleine, le temps pourrit à vue d’œil. Noire la nuit se détrempe comme une éponge. Seul, comme un con, sur ce quai de gare et, malgré les quatre jours de rails, de bitume et d’airs, il a l'impression de ne pas avoir quitté sa Saskatchewan. Ce bled est aussi paumé et désert, sauf que là-bas, en cette saison, l'horizon et la terre se perdent dans une épaisse mousse blanchâtre. En plus, il ne sait vraiment pas ce qu'il est venu faire ici, puisque ça fait longtemps que son grand-père n’est plus.

À l'instant où ses yeux croisent un semblant d'horloge dans le rond blafard d'un lampadaire, ses pupilles buttent sur une ombre minuscule, une houppelande, d'où une brindille humaine émerge en lui adressant la parole :

– Ira Edward Argue Junior ?

– Oui, c'est moi, mais on m’appelle Junior.

Grand-Père m’a demandé de vous accueillir et de vous remercier d’avoir répondu à ce message ; qu’il est essentiel c'est que vous soyez-là ce soir ; qu’un lit vous attend à la maison ; que vous aurez toute la nuit du 21 pour comprendre. Vous voulez bien me suivre, je vous prie.

– C'est sympa de m'offrir ce p'tit voyage, mais il y a erreur, je ne connais pas ton Grand-Père.

Nous sommes sortis de la nuit pour arriver dans une maison lumineuse et maintenant je me retrouve dans de beaux draps au milieu d'une chambre bien chaude qui paraît-il est la mienne et je me demande pourquoi j'ai suivi cette Brindille moi qui n'écoute personne et obéit encore moins qu'est-ce qui m'a pris de courir après ce message et ce Grand-Père qui semble m'attendre depuis toujours alors que je n'ai même pas connu mes parents le genre d'histoire à rendre fou d'ailleurs la folie elle transpire de partout dans ce trou je la sens qui rode même si elle se déguise en lumière et en chaleur alors il me faut rester sur mes gardes surtout ne pas s'endormir et pour ça le mieux serait que j'aille prendre l'air c'est ça puisque maintenant je suis coincé là le mieux serait d'aller faire un tour dehors après toutes ces heures où je me suis retrouvé empaqueté dans des tôles de trains de bus d'avions sinon mes paupières ne vont plus me répondre déjà que mon cerveau c'est tout juste si il vit encore là-haut alors surtout ne pas fermer les yeux et aller gober de l'air frais là j'y suis dehors il le faut même si dehors le vent n'a pas faibli et que ce jardin ressemble plutôt à un cloître cerné par un mur aveugle sur lequel je laisse traîner ma main sans trouver une issue et dont en quatre enjambée j'ai fait le tour avant d'aller rejoindre la maison ou je retrouve ma chambre et où je repense à cette étrange Brindille qui m'a dit qu'elle revient demain matin parce qu'elle a des choses à me montrer alors maintenant il me faut dormir même si le vent s'acharne sur les volets … dormir, même si … le vent …

Mercredi 21 décembre 2011

Une odeur du café et un feu qui crépite ouvrent trop brusquement ses paupières et sa cervelle se met péniblement en mouvement. Que fait-il dans cette chambre, dans ce lit ? Juste au dessus de sa tête, des pas lents et feutrés glissent sur le parquet. Un rai violet de jour d'hiver tente de traverser les carreaux de la fenêtre, et assise à sur une chaise à côté de son lit, les mains posées sur ses genoux, une fillette avec un déguisement de petit personnage de carte de noël lui sourit :

Grand-Père m'a dit de vous laissé dormir ce matin parce que vous aviez presque fait le tour de la terre pour venir nous rejoindre.

Cette petite voix Junior la reconnaît, c'est la Brindille de la gare. C'était quand ? Quel jour sommes-nous ? Et elle remet ça avec son histoire de Grand-Père qui l'attend :

– Ah oui, j'allais oublier, Grand-Père m'a dit aussi de vous laisser déjeuner et faire votre toilette tranquillement et qu'après des vêtements propres vous attendent là-bas sur le fauteuil.

Une fois la Brindille repartie, Junior pose son regard sur des vêtements mousseux qui scintillent, des vêtements comme jamais il n'en ai vu. Il saute du lit, avale rapidement son café et laisse couler longuement l'eau sur sa peau pour se désenvelopper de cette histoire abracadabrante. Il revient vers ces vêtements tellement beaux et mystérieux, qu'il se demande par lequel commencer, surtout quand il contemple par terre le tas de chiffon que font son tee-shirt et son jeans. Alors, avec des gestes qu'il ne se connaît pas, il enfile la grande chemise blanche comme le plumage de l'harfang des neiges. Le pantalon bouffant d'un léger tissu soyeux violet est d'une telle douceur que Junior se tape sur les fesses pour être sûr de ne pas être nu. Ses épaules se glissent dans une étole tissée de mousse et de fleurs délicatement parfumées qui le transportent dans sa forêt boréale. Puis sans comprendre comment ses mains savent faire ce geste, il bâti sur sa tête un turban orangé serti de pierres précieuses. Et enfin, ses pieds se glissent dans des babouches de papyrus.

Quand le temps pour se vêtir touche à sa fin, les nuages se sont égouttés, et il peut mettre le nez dehors. Dans l'air frais du ciel, il marche. Ce matin, vue d'ici, la maison est minuscule, tout comme ce jardin entouré de son grand mur de briques roses recouvert de lierre où les merles se délectent de ses baies, crient et s'envolent en rase-motte sur son passage. Il dégourdit ses jambes pour tenter de faire revenir sa raison, et apprivoiser son nouvel habit, il en était là de ses découvertes quand la Brindille arriva.

– Vous avez fini de déjeuner. Grand-Père a eu raison de vous faire venir, vous êtes très beau en Gaspar. Je vous conduis vers lui, il a hâte de vous voir, il est très occupé en ce moment de l'année.

La fillette glisse sa main dans la main de Junior, leurs pieds glissent vers la maison et montent des marches qui gémissent sur leur passage. Ils arrivent dans un atelier où un vieil homme est penché sur son mystère. Ses mains ont la couleur de la terre des petits personnages qu'il façonne, polit, sculpte, anime. Et ses yeux ! Ils ont la profondeur des océans et l'éclat du ciel étoilé des déserts :

– Viens jusqu'à moi, Gaspar, que je te regarde. Depuis tout ce temps que tu es en route vers nous, je te dois quelques explications. Comme tu le vois, je crée des petites figurines d’argile et je ne suis pas le seul au monde à faire cela. Mais moi, ce que je souhaite, c'est apprendre à ma petite-fille, Brindille, l'art fragile de l’âme de l’argile. Pour que nos personnages ne soient pas de simples objets de décoration de noël offertes bêtement aux yeux qui se posent sur eux, pour atteindre le cœur des passants, il nous faut faire souffler sur eux l'esprit de nos êtres d’argile. Toute la difficulté vient de là : comment atteindre l'âme du regardeur. À ce jour, Gaspar, le roi errant, dont je rêve depuis toujours, je ne l’avais pas encore croisé jusqu’à cette nuit du 8 décembre, où il a traversé mon rêve comme une lumière. C’est pour cela que je t'ai fait venir de si loin Ira, car le sais-tu, tu portes en toi l'esprit de ton grand-père. Il est très jeune quand, par ce glacial hiver boréal de 1883, il détourne un train de charbon de la compagnie minière pour le distribuer autour de lui aux pauvres gens mourant de froid. La même année, ici, à Albi, les mines, Jaurès ! Alors, pour achever ma crèche, je voulais que Gaspar, mon dernier santon, le plus jeune des rois mages, celui qui porte l'encens qui purifie et élève vers le ciel, soit à l'image, de Ira, le grand-père dont tu portes le nom. Il fait parti de ces Êtres d'argile qui traversant les siècles veillent sur nous et nous rappellent que si eux aussi ont pu se tromper. Nul n’est infaillible, mais sans cœur et sans compassion envers l’autre, envers les joies et les souffrances que chacun et chacune traverse, l'humanité n'est rien. Incarner ce message à travers ton visage, ne peut se faire sans ton accord. Si tu acceptes nous commencerons dès cette nuit qui est la nuit du 21 décembre.

Minuit sonne. Junior, la tête, le cœur et les yeux débordants de tout ce qu'il a vu et entendu ce matin, sort avec Brindille et Grand-Père dans le jardin et découvre la trace d'un chemin éclairé par la lumière vacillante d'une étoile suspendue dans le ciel. Dans son habit de roi, lentement il atteint le mur clos de briques et de lierre. Sur sa gauche une effraie lui fait un clin d’œil, et soudain, là, juste devant lui, s'ouvre une petite porte délicatement sculptée, une petite porte en bois incrustée d'une multitude de bougies. Pourtant, hier soir, c'est sûr, avant de se coucher, elle n’existait pas cette petite porte au fond du jardin. Il décide de se laisser aller à toute cette douce folie qui l'entoure depuis l'arrivée de ce télégramme. Maintenant il est trop tard pour reculer, il aurait du jeter ce télégramme, mais il l'a lu. Il tourne la poignée, la porte s’ouvre. Junior remonte un tunnel clairsemé de lucioles qui lui indiquent le chemin, quand soudain, il reçoit un filet d'air frais venu lui effleurer le front. Puis des voix lui parviennent d’une salle où des gens vêtus de ce qui ressemble à des costume de théâtre, lui sourient et l’accueillent :

– Bienvenue parmi nous Gaspar. Car tu es Garpar, celui que nous attendions pour prendre la route.

–Tu es ici dans la chapelle haute de la cathédrale d'Albi ; dit Grand-Père. Je te présente les Êtres d'Argile dont je t'ai parlé ce matin. Ils sont pour l'éternité les veilleurs de notre mémoire. Comme chaque année, ils parcourent la terre et les étoiles pour célébrer le renouveau de la lumière du solstice d’hiver. Cette année ils accompagnent ton premier voyage. Je te présente Emmanuelle Haïm, elle est Marie ; puis voici Luis Llach il est Joseph ; ce berger c'est Gandhi ; Don Helder Camara est Melchior, Martin Luther King est un berger, Lanza Del Vasto est une étoile. Quant à toi, Ira-Junior, tu seras notre jeune Gaspar. Pour la toute première fois que tu nous rejoins, nous voulions fêter dignement ta venue en cette nuit la plus longue de l'année. En buvant ce breuvage, comme chacun de nous ici présent, tu deviendras un Être d'Argile pour les temps de l'Avent et de l’Épiphanie. Puis après tu repartiras vers ta Saskatchewan en portant la lumière qui grignote les minutes sombre de la vie. Et enfin, tu reviendras l'hiver prochain pour traverser à nouveau avec nous la lumière finissante et repartir chargé de la lumière montante... et encore, et encore, cela d'année en année afin de veiller avec nous à la sagesse de la vie reconnue et partagée.

Et dans cette Babel d’Êtres d'Argile que des mains fragiles et habiles ont peint de tant de couleurs et habillé de dentelles et passementerie,Ira-Junior, à travers les perles de cristal qui remplissent ses yeux, bois le breuvage et devient une étincelle parmi la trace filante de l'humanité que Grand-Père préserve depuis des centaines d’années et offre comme rêve aux enfants du monde, pour que les Brindilles ne deviennent pas trop grandes, trop vite, et s’emplissent de la beauté du coeur.

Anne - 21 mars 2020

Équinoxe de Printemps

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