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ARACELI Texte de Simone FABRE

La porte de la chapelle Notre Dame du Bout du Pont était toujours ouverte, quelques travaux de rénovation et la voilà toujours fermée. Les fidèles s’en retournent chercher exaucement à l’église Sainte Catherine ; les croyants des cierges pour illuminer leurs prières, les mauvais élèves la chance pour leurs examens, les malades un peu de compassion pour leur guérison, les femmes au ventre vide l’espoir d’un nouveau-né.

Ainsi se dépêche le monde.

Parfois, à la fin de l’hiver, lorsque le temps clair caresse de brume la surface de l’eau du Lot, une petite vieille recroquevillée contre la porte de la chapelle, tend la main pour demander l’aumône à des passants pressés et indifférents, qui enjambent le pont et dédaignent sa main ouverte, sans percevoir sa discrète rengaine.

Mais, à ceux qui ouvrent grand leurs oreilles et leurs yeux, ceux dont le cœur bat la mesure à temps contraire, ceux qui ont dans la tête quelques dièses et bémols de fantaisie, et ceux qui effleurent d’un sourire le bleu de ses yeux, à ceux-là, seulement, Araceli, la petite vieille recroquevillée, accorde une extraordinaire grâce.

Elle est là. Assise sur la plus haute marche. Là, juste à l’entrée, emmitouflée d’une maigre étoffe noire. Elle a noué quelques branches de ces saules qui baignent leurs racines, un plus loin, dans l’eau vive du Boudouyssou. Vous ne pouvez la voir que si elle est coiffée de cette étrange couronne. Viennent alors à son visage les rides du monde. On y voit l’humanité. Les plis du sourire, virgules de part et d’autre du nez ; les fossettes de l’enfance qui ne meurt jamais avant la vieillesse venue ; les empreintes de la douleur qui rapetissent les yeux et les embrument un peu ; l’effacement des sourcils qui soulignent la peur du noir, la peur des araignées, et la peur de mourir ; la bouche fermée, étoilée, qui garde les secrets et ne laisse échapper aucun cri ; le menton à peine relevé qui s’applique à retenir les larmes du regret. Ses joues pommées illuminent la cape noire qui la dissimule tout entière. De son regard, elle traverse le vitrail de vos yeux, et délicatement, la tête penchée sur le côté, s’appliquant à vous percevoir, elle saisit vos frémissements, vos mystères. Elle bat votre mesure. Rendez-lui son sourire, Araceli vous ouvre alors la porte de Notre Dame du Bout du Pont, suspendue au dessus de la rivière.

Vous entrez dans une minuscule chapelle. Une chapelle comme vous n’en avez encore jamais vue. Quelques cierges vacillent, tremblotent dans le courant d’air qui entre avec vous. Les murs sont blancs, on a mis un peu de bleu aux vitraux translucides d’autrefois, comme une belle qui se serait maquillée. Ça sent le vieil encens et l’humidité. Ici, il n’y a pas de confessionnal.

Ne vous asseyez pas.

Araceli vous précède droite et alerte. Elle se dirige vers le fond de la chapelle, se retourne, laisse voir son visage, à présent jeune et lisse. Sa couronne se pare de violettes blanches et délicates, éclairées de la lueur du vitrail qui souligne le clocheton et murmure à l’oreille de la Vierge noire.

Araceli prend la parole. Sa voix sonne clair. Au diapason de votre respiration, elle propose avec douceur :

« Toi qui m’as vue et suivie, n’aies pas de crainte, la porte de la chapelle s’ouvre aux élus. Ferme tes oreilles aux cacophonies. Engage-toi vers mon chemin inconnu. Avance de trois pas. Viens à moi. Je vais accorder ton âme. »

Araceli ôte alors sa coiffe de branches fleuries et la pose sur votre tête. Sa chevelure s’échappe jusqu’à ses pieds. Une sonate tintinnabule. D’une caresse Araceli ferme vos yeux et saisit votre âme.

D’un geste, vous voilà ouvert tel une belle poire juteuse, c’est délicieux mais un peu poisseux. Araceli n’en a cure, de son écarteur, elle repère la zone qui souffre d’une note, d’un arpège ou d’une tierce. Elle cible du bout de son scalpel, découpe le morceau de partition dysphonique, nettoie cordes et marteaux, et jette ce qui dissone à l’appétit de l’ogre-carpe qui attend patiemment, dans l’eau verte du Lot, deux ou trois morceaux de votre âme disgracieuse.

Bien sûr, je ne sais point quelle fausse note ou méchante résonnance Araceli trouvera dans votre âme. On m’a raconté que les péchés que l’on murmure dans le secret du confessionnal ne la tracassent guère, la gourmandise, la paresse et autres petits travers la font sourire, et elle ignore aussi quelques péchés capitaux, tus ou omis de crainte d’une contrition trop sévère. Pour la jalousie, la tâche n’est pas simple, par contre. Les cordes de l’âme sont tendues plus fortement, et sont plus nombreuses, tant de formes de jalousie gâtent le son des âmes. La jalousie de la propriété de l’autre, de sa réussite, de son charisme, de sa beauté. La jalousie née de la peur de ne plus être aimé, la plus virulente qui laisse votre cœur bringuebalant, votre cerveau cabossé, et met à votre âme un trop plein d’égocentrisme. De nombreuses pièces sont à remplacer, Araceli prend maintes précautions et si vous n’inventez point mille excuses vous ne ressentirez aucune douleur.

Une anesthésie s’avère nécessaire aux plus grosses réparations ; quelques cas se résolvent grâce à des remplacements lourds et sophistiqués. Araceli les pratique sur des âmes en souffrance qui ne trouvent plus d’inspiration ou sonnent en clé de méchants, qui composent avec du mépris, de la manipulation, de l’abus envers les faibles, et leurs déclinaisons de violences. Ce sont des âmes difformes qui jouent faux et font parfois accroire à la responsabilité de leurs victimes. Araceli, n’est pas dupe, et si elle doit déployer force arguments pour les accorder, lorsqu’elle les tient, son grand coutelas incise prestement, sans hésitation. En fin d’intervention, Araceli laisse tomber quelques gouttes d’anesthésique et de compassion pour effacer de ces âmes toutes traces de honte et leur souvenir.

Les interventions d’Araceli, sont multiples, de son scalpel, elle ôte les chagrins d’amour, les deuils, les tristesses qui influent sur la croissance des défauts, s’insinuent comme du chiendent, créent des défenses et mettent à la bouche de la rancœur, de la rancune et du ressentiment. Les vieilles blessures gâtent les âmes qui traînent leur peine lourde comme un andante. L’âme, sans brillance, ne se reflète plus dans l’eau claire. Vous l’imaginez sans doute, je ne peux tout raconter tant la tâche est immense, il s’agit bien de soulager les âmes de tous les travers, les bassesses, les vilénies, les préjugés qui traînent dans le tréfonds des âmes, assourdissent leur écho, tressent des ondes isochrones mêlées en embrouillaminis.

Toute à votre guérison, la tête un peu penchée sur le côté et le visage bienveillant, Araceli laisse à votre cœur votre sourire, une tierce, deux ou trois gammes, votre candeur, vos joies et vos étonnements ainsi qu’un contre-ut. Ses doigts courent alors sur votre clavier et font sonner le respect, l’amour des autres et l’amour de la terre. Elle guette de son oreille pure, le son léger de votre souffle avec bonté. Puis, telle une cantatrice, Araceli fredonne l’harmonie, ouvre ses bras, vous emporte à la symphonie. Longuement, sur une minuscule cantate, elle vous berce contre son sein. Vous rejoignez alors un monde nouveau où palpitent le chant des oiseaux et des âmes réparées qui sonnent juste et clair.

Emportée comme trois notes dans le vent de l’hiver, Araceli revient se blottir contre la porte fermée de Notre Dame Du Bout du Pont. Aux passants pressés qui enfouissent, honteux, les maux de leur âme qui font les maux du monde. Elle fredonne sa rengaine et tend sa main ouverte, elle tremble un peu.

Simone Fabre

Mars 2020

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