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El ou l’enfant sauveur - Texte de Sophie PERES


Arrivés en roulotte. Six roulottes. Un convoi.

Il neigeait. Les boeufs de tête n’avançaient plus. La vieille… Elle m’a montrée du doigt, comme menaçante. Ses yeux perçants, inquisiteurs, m’ont soulevé le coeur. Elle a sifflé, persifflé. J’ai eu si peur !

Elle les a rassemblés. Elle les a fait boire. Boeufs, coqs, ours, poules, chevaux de traie, chèvres, lapins, hommes, femmes, enfants. De son élixir odorant, fumant. Ils venaient d’Italie.

Quand l’enfant s’est dirigé vers moi, joues rouges, peau d’esquimau, bottes de chamois et son petit fagot derrière lui, il m’a tendu le bouquet de myosotis et s’est enfui.

Je l’ai suivi.

Très vite,

je l’ai perdu de vue.

Mais j’ai entendu dire…

Que sur une plage blonde, un blockhaus. Qu’en a surgit un enfant nu, ventre laiteux, tendre petit corps, fin comme une liane, visage tanné. Qu’il était emmuré et qu’il a creusé. Que ses ongles crissaient sur le sable mouillé.

Qu’il cherche parmi les chardons, la petite fleur jaune. Qu’au réveil, l’odeur d’urine. Comme il se frotte les yeux. Ses joues rouges comme des pommes.

Qu’il se lance dans les vagues, s’immerge dans l’écume. Qu’il récolte, trie l’absurdité de la barbarie. Qu’il court sur les dunes d’immondices. Qu’il mange les détritus, qu’il rêve des oeufs de raie et qu’il s’injecte du poisson mort.

J’ai entendu dire…

Qu’un jour, il va partir.

Je l’ai vu alors… Sur le pont suspendu… La seringue à la main…

Le convoi est resté là. Longtemps.

Je ne comprenais pas.

Une petite phrase m’est venue :

« On me tue mon infini »* Alors j’ai réfléchi.

Dans le grimoire, c’est écrit qu’ils arriveraient d’Italie.

La vieille, le doigt dressé, m’a commandé, puis m’a fait boire. Délibérément enivré de son élixir. J’ai dormi dans les bras de l’ours. Au petit matin, je suis partie dans l’infini le retrouver. L’enfant.

L’enfant se nomme El. E.L. Ni fille, ni garçon ou plutôt les deux.

El a besoin d’être épaulé. Sur son épaule, une salamandre. El et la salamandre savent la pureté, l’innocence, la clairvoyance;

On m’a dit qu’il a quitté la mer, qu’il est dans les déserts.

La tâche est infinie.

On m’a dit…

Que sa source est le convoi, son errance sa chance, sa ressource la source.

Qu’El nettoie la terre entière. Qu’avec ses larmes, remplit la mer. Qu’El réconcilie, polit, apprivoise, adoucit. Mélancolie. Décalcomanie. Que par son errance, El voit, prend des forces ! El se sent fort quand El agit !

El se sent fort, petite vagabonde !

El sent fort !

J’ai croisé la petite fleur jaune dans le désert, celle qui s’arrache les pétales et les boutons devant les hommes et les femmes qui ne s’aiment pas, celle qui pleure. Alors je comprends qu’El est là, pas loin…

Je sens son âcreté. El sent la sueur de l’éplucheur quand El ingurgite, avale. El sent l’acidité, la mauvaise humeur. Ses effluves nauséabondes anesthésient la pourriture. El se prélasse dans la mélasse. El rafistole, recolle, bricole. El utilise son pisticide régénérant. El régurgite et s’allie à la louve et au colibri. El modifie les substances, hydrate l’assèchement, remplit le vide, mais pas toujours… El alimente la pensé de l’homme perdu et de la femme évidée pour qu’ils deviennent complétude et non individus du duel.

J’ai fini par le retrouver.

Après l’avoir cherché…

Épuisé, desséché, recroquevrillé, la seringue dans le creux du bras. Reparti dans l’oubli. Le fagot brûlait. La salamandre se tordait.

J’ai compris. D’abord qu’il était mâle.

Je l’ai pris contre moi.

Je l’ai allongé sur la mousse dans la forêt. J’ai arrosé son petit corps tout sec. J’ai drainé, malaxé. La salamandre me laissait faire. Une multitude de petites fleurs jaunes se sont penchées sur El, lui ont palpé le pouls, ont secoué leur pollen d’or sur ses lèvres pâles.

« Vergissmeinnicht » « Vergiss mich nicht » « Vergiss mein nicht » « Ne m’oublies pas » a murmuré El à mon oreille.

Les paroles de la vieille me sont revenues et je me suis souvenu du bouquet de myosotis.

El était mâle encore. Encore si mâle ! Homme perdu. Femme vidée. Sens perdu des hommes. Sang vidé des femmes. Son petit ventre blanc et dur. Pauvre El ! Le soir est tombé. Je l’ai massé encore longuement.

Puis son râle a percé les cieux.

Et la forêt se peuple. Des lucioles. Partout.

Le convoi arrive. L’ours et les boeufs en tête.

Et la vieille qui nous donne à boire l’élixir d’égrégore. Le matin arrive à pas feutré. El est alité, veillé par la salamandre.

Je suis partie cueillir des myosotis pour lui faire un bouquet.

Sophie Pérès - 15 et 16 février 2020

*« On me tue mon infini »*(Robert Hainard)

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