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L'HOMME ORCHESTRE - Texte de Maryse VAUGARNY

Mis à jour : avr. 12



Nous étions nés rive gauche et cela voulait dire beaucoup. « T’es d’la gueule comme un coucou ! » disait mon grand-père quand je redemandais « Fais-moi le Rouge-gorge ! Fais le Rossignol ! Fais la Merlette ! » Pour la petite fille qui battait entre ses mains le monde des oiseaux, celui qui n’avait jamais appris à lire une note de solfège poussait son air sans attendre les trois coups.

Mais il était fine gueule. Si le Solfège c’était du Chinois, le mot Gueule dans sa bouche n’avait rien d’impropre. Tout son style était de la rive gauche, sans majuscule, sans apostrophe. A sept ans, j’étais dévoyée aux gueules de loup, giroflées et coucous parce que c’était le grand monde de la rive gauche. Le douillon, le bain dans le baquet sous les étendoirs, le rinçage à l’arrosoir, le poulet à la rôtissoire dans la buanderie, les haricots mangés tout frais cueillis et les pissenlits pour les lapins. Ainsi vivait-on rue Pavée, coupés des autres par la rivière qui s’écoulait tranquille comme une pendule balade ses heures sans les compter. Du reste, la seule responsable du temps était encore l’usine qui embarquait tout le monde à la même heure et les relâchait en même temps.

Un jour que nous étions tous les deux, mon grand-père me demanda : « Crois-tu que les choses vivent, mon coucou, si on ne les regarde pas ? « Oui pépé, les silhouettes ». Pépé disait qu’il avait marché longtemps avec son ombre puis un jour elle avait disparu. Pépé disait que rive droite il y avait les Mondains et rive gauche les Ondins. Les gens disaient qu’il était revenu un peu toqué de la guerre.

Le soir à la campagne, les Tit des grenouilles étaient des astres pour se repérer. Autrefois les hommes se fiaient à ces chants pour s’orienter et rentrer au bercail. C’est grâce au chant des étoiles que Luis suivit son long petit chemin pour rentrer chez lui.

Avant d’être un soldat, Louis avait été un garçon qui maraudait, envoyait des baisers à la bouche noisetier qui réclama une promesse. Celui qui avec sa ligne rêvait confusément au dos sauvage des carpes, relâchait sans scrupule poissons et lièvres, passa de facteur à soldat, avait gagné le cœur de ma grand-mère, dont les yeux clos se rappellent encore la robe de mariage pendue sur son cintre préféré qui attendit trois ans : une branche de poirier.

Pendant trois ans, Louis regarda tomber les balles comme des flocons ardents, courant avec une grâce folle entre les obus sans aucune idée du spectacle qu’il donnait. C’était comme ça que l’idée lui était venue. Ce serait ça la vraie folie de l’Homme Orchestre, conjuguer tous les rôles, sans rien n’attendre de personne.

Fussent-elles encore sur le rosier, un bouquet de roses sera toujours un nombre d’or pour le regard qui l’a promis et la promesse qui s’y pose. Pour qui sait voir, chaque fraction naïve est bonne à prendre, donne l’illusion de baigner dans son cartilage. Parfois la Lune devenait rouge baiser. Dorée quand le poignant chant d’un rossignol en avril ferma les yeux de son meilleur ami. Il aimait penser que Félix reposait quelque part sur les plages du Pays bombé.

Pépé Luis aimait que la Lune le tienne entre ses pinces et se sentir bon à rien devant elle, vide et creux, ou bête, égaré, dans toutes les capitales de sa géographie. La Lune comme un aimant l’attirait. La Lune vide, habitée par Personne. Rarement il la regardait longtemps. Pourtant il aime ce qu’elle ne montre pas. Opine à montrer. La Lune, il s’y voit, il la respecte, mais elle ne montre rien d’elle-même. « Vide de gens, aucun Mondain, aucun Ondin ne s’y est jamais aventuré. A part sa faculté de nous aider à respirer, de nous énerver, de nous apaiser, jamais une goutte de Lune n’est tombée nulle part », disait pépé.

« L U N E, par politesse, je ne formulerai aucune idée, elles seraient toutes mauvaises. Que peux-Tu pour moi et que puis-je pour Toi ? Tu sais tout de moi, mon âge, les fautes dans mes écritures tremblantes chauffées autour du médaillon sous ta lampe affable. L’odeur aigre du feu qui pointe dans la solitude et le prénom de Marguerite devenu plus fort que tous les dangers bravés et qui fait croire qu’on écrit à une princesse. »

C’était venu un matin en se réveillant. Les notes prennent racine grâce au son qui les détache. Luis ne sait pas ce qu’il fait mais chaque fois qu’il ouvre la bouche, il sent les larmes des roses qui tombent.

Mémé disait que la bouche de l’Homme Orchestre jouit de tous les sons qu’il a entendus. Pépé pouvait jouer en chantant avec plusieurs instruments qui troublaient les uns et restaient au fond des autres. Tambour, piccolo, kazoo étaient aux ordres des pompons ornés de sonnettes et des brandebourgs bleu ciel. Chaque mouvement des lèvres correspondait à un mouvement du vent et commandait le vent qui se mêlait à un autre. S’il venait à vous tel un frottement, vous auriez cherché sa main qui touchait le célesta que déjà d’autres lèvres actionnaient un pipeau. Tandis que le pied gauche tirait une lanière actionnée par une bretelle qui frappait le tambour, lequel s’il emboîtait le pas, frappait un triangle.

Les soirs de bal, on appelait mon grand-père qui était devenu garde champêtre. Les filles accrochaient une rose à leur chapeau ou à leur corsage. L’Homme Orchestre sortait un frac et l’on sentait combien l’amour et les veilles avaient agrandi ses yeux voilés devenus mauves avec l’âge. A quinze ans, je pensais avoir compris que la neige en tombant ne définit jamais que les pourtours des continents. Pour les gens, les coutures devenaient plus incertaines et reposaient sur des promesses. J’avais décidé que mes coutures à moi seraient les fermetures éclair des robes du soir. J’avais quinze ans et à quinze ans tout nous semble éternel, surtout les gens qu’on aime.

On parle beaucoup des TICS mais pas assez des TAC. Les TICS consistent à répéter, à rabâcher. Les TAC posent des questions et ferment les clapets. Le TAC est savoureux parce qu’il est insupportable. Le TAC presse ses cymbales l’une contre l’autre comme deux oreillers de roses. Le TAC envoie des baisers et réveille les amoureux.

Chaque fois qu’il jouait, les gens en redemandaient. Ma grand-mère Marguerite nous disait : « Le jour où le cœur de l’Homme Orchestre cessera de battre, il se couchera pour se reposer mais sans se résigner, ce qui l’aidera à se relever. »

Quand pépé jouait de son orchestre, grand-mère lui disait « C’est de la folie » et sur le même ton ce même ruban coula de sa bouche quand mon grand-père joua pour elle la dernière fois : « C’est de la folie » et Marguerite partit se reposer avec Félix sur le Pays bombé. Luis a suivi.

Il y a des minutes de neige où l’on regrette que les lilas soient fleuris. Des averses qui découragent et des gelées qui nous enragent.

Quarante ans après mon grand-père, je naissais. La porte de la chambre ouverte donne toujours sur la campagne, ma tête est appuyée sur le même traversin brodé. Le vent agite les fleurs du même poirier et le même rayon de lune bariole la cour de la rue Pavée et le chemin des œillets. Seule l’usine est vide.

Parfois la Lune entre toute entière dans ma chambre et je vois bien que personne n’y marche. Les Mondains et les Ondins sont toujours en bas. Mais il suffit qu’un oiseau chante et l’Homme Orchestre m’apparaît. Son vieux visage d’Ondin, ses mains blanches d’Ondin, sa gorge d’Ondin. Alors le vieux frac dessine son profil sur le mur et pépé Luis me jette un oeillet sur le lit, en guise de salut et je le vois bien alors, qu’il a déchiré toutes les coutures et que la musique est la meilleure façon de passer les frontières.

« Mais il y a mieux », disait pépé Louis. « Quand on n’a plus rien, il ne peut rien arriver de mieux que la Vie. »

Il épousa une Marguerite qui leur donna une petite Jeanne et ma mère me donna moi.


Maryse VAUGARNY


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