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L'HOMME QUI AIME LA TERRE - Texte de Nathalie LECLERCQ


L'Homme qui aime la Terre est une espèce de Sisyphe, avec son bâton trouvé on jurerait qu'il cherche à rendre sa rotondité à la Terre. Il pense qu'un dieu un jour a posé cette boule sur un échafaudage qu'il lui faut rapetasser, lui, avec ce qu'il trouvera, des bambous, du scotch, de la ficelle. Les trouvailles de sa génération. Son père a ravaudé avant lui, et lui consolide ce que son père a ravaudé et ses fils rafistoleront à leur tour ce qu'il aura bricolé. S'il lève les yeux au ciel il contemple des étoiles, souvent la lune, soudain des nuages. Il aime les nuages dont les formes changent, ondulent et disparaissent. Il aime les couleurs des nuages, les blancs sur ciel bleu, les tout gris. Ceux qu'il préfère ce sont les noirs qui chevauchent les gris, les gris qui s'étirent et jouent avec les blancs, laissent entrer un peu de bleu dans leur tableau mouvant. Quand il se trouve au bord de la mer il est bouleversé parce que l'océan épouse les couleurs du ciel, il peut devenir noir, menaçant, il peut être bleu sage comme les cartes postales qu'on vend dans les boutiques, celui qui l'émeut est gris, il devient odorant, il a de l'écume blanche au sommet de ses vagues, le vent qui souffle lui apporte des embruns, ses lèvres sont salées et le bruit du ressac se fait fracassant, puissant, éternel peut-être. Alors il marche, vent debout, il éprouve ses muscles, son souffle et son pouvoir d'aimer. Il est heureux. Bientôt il aura faim, une faim bienfaisante, un appel de son corps, un désir de vie. Le poisson qu'il mangera lui sera un délice, l'eau qu'il boira lui sera fraîche et douce. S'il jette les yeux à terre lui reviendra peut-être l'image de sa cheminée quand il a fait du feu, beaucoup de cendre, un peu de charbon de bois, des bûches calcinées, beaucoup de poussière, un truc à nettoyer, qui pourrait le désespérer s'il ne l'accomplit pas très vite. Alors il se sent seul, quand on travaille on se sent souvent seul et ceux qui aiment la Terre travaillent beaucoup. Lui, il voudrait la terre propre, saine, de nouveau naturelle, quasi originelle, où pousseraient les herbes et les plantes et ce qu'il a semé. Son père aussi aimait la terre propre, sans ces herbes qu'il appelait mauvaises et que pour cela il éliminait, ses sillons étaient profonds, il les trouvait d'une belle couleur brune. Il lui arrivait d'arrêter sa machine monstrueuse pour cueillir dans le parfum de l'argile retournée un outil de ses ancêtres préhistoriques. Il caressait le caillou parfois poli, parfois tranchant. Il était heureux alors. Nous avons habité cette terre de toute éternité, disait-il, il faut nourrir tout le monde. Lui se demande combien de temps encore durera cette éternité. Il est moins heureux quand il regarde la terre appauvrie, à qui on a trop demandé. On lui a préféré l'industrie des hommes industrieux, elle a cessé d'être naturelle, elle a ingurgité trop de poison, elle cherche à se venger. C'est peut-être pourquoi son fils s'est fait végan, quelque chose comme herbivore pense-t-il, il ne comprend pas bien, il se sent animal humain, il se souvient du sel sur ses lèvres et du poisson qui l'a nourri. Mon grand-père, se dit-il, tâchait de gagner sa croûte, mon père son bifteck, que gagnera mon fils ? L'homme qui aime la Terre se sait surveillé par la Désespérance, il est encore jeune, donc déjà plus si jeune, il sait qu'un jour il rejoindra la terre, il deviendra terre à son tour, comme tous avant lui. Mais la Terre. Que deviendra la Terre ? Avec son bâton trouvé Sisyphe songe. D'où vient-il ? Où va-t-il ? Que fait-il là mi sourcier mi pèlerin à attendre la pluie sous de si beaux nuages ?



Nathalie LECLERCQ

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