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La glaneuse de mots - Texte Simone FABRE



A l’aurore, Azalée, glaneuse de mots de son état, s’apprête. Tunique de brume. Pantalon de soie de chine. Escarpins de velours. Chapeau de cirrus. Quelques gouttes de rosée aux paupières, quelques gouttes de miel aux lèvres, fraiche et dispose, elle se saisit d’un grand filet à papillons, d’une besace dodue et, s’envole.

Si le temps est beau, elle file à tire d’aile jusqu’à l’école. A peine arrivée, de son filet délicat, la glaneuse capture des mots au dessus des enfants rassemblés dans la cour. Elle récolte, des mots de marelle, de ballon au prisonnier, de corde à sauter. Elle glane truc et machin qu’elle prend au piège, ajoute imbécile dès lors qu’elle l’a entendu prononcer quatre fois. A la première syllabe, Azalée recueille ces petits bouts de phrases, joufflues de quelques mots râleurs, boudeurs ou méchants. Elle leur accroche un grelot mais laisse s’enfuir les gros-mots ; malgré leur bedaine ventrue ils courent se cacher ; ils apaisent la colère ou la rancœur, Azalée les laisse libres. Avant de poursuivre sa route, puisant dans sa besace, elle laisse jaillir les mots qui savent prendre la place de truc ou machin, et sont fiers de leur savoir ; ils sont prêts s’il le faut à remplacer imbécile et pourquoi deux ou trois gros-mots. Elle écoute les cris de joie qui ne sont pas encore assez grands et ne sont pas encore des mots.

Azalée visite la pharmacie. Qu’ils désignent des remèdes, des onguents, des potions, des comprimés ou des suppositoires, ici, les termes sont savants et cachent leurs bienfaits derrière des noms que les malades ont des difficultés à prononcer, à mémoriser ou encore à orthographier. Le pharmacien, lui, sait et n’en a cure ; il se tient droit dans sa blouse blanche et, les yeux accrochés à la faïence élégante des vieux pots d’apothicaire, il rêve aux mots qu’il inscrira ce soir dans son herbier. Il compte sur une fleurette pour susurrer à son amoureuse un poème à douze pieds d’alexandrin. Azalée laisse le savant rêver, sans rien capturer, c’est si compliqué !

Quelques mots encore, un peu plus loin. Ceux-là s’échappent de la boutique d’un bouquiniste. Ils chantent à l’unisson des émotions. Ils savent dire des secrets d’amour. Ils sont très doués et vibrent comme violons pour décrire les élans, les frémissements, les frissons qui nouent doucement les cœurs pris de langueur. Ils savent charmer les oreilles émues par des images de fleurs à effeuiller, de ciel de lune ou de petits canards des iles. Ils s’enfuient des livres pour prendre l’air lorsque le bouquiniste les feuillette, Azalée les emprisonne dans son filet, et pour se faire pardonner son larcin, jette à la volée des mots impatients enfermés dans sa besace. Ils parlent l’amour eux aussi ; ils s’adossent plus volontiers que les ma mie, ma dulcinée, ou âme de ma vie sur les rythmes du rap ou du slam. Ils scandent joyeusement la passion de tu m’fascines ou ma vie s’consume, et n’ont rien à envier au verlan tant l’amour rassemble toujours des toi et moi, des wam et wat.

Azalée, à pas menus sur la queue de la comète d’une chanson, volette jusqu’à l’atelier de réparation des mots. Des mots cabossés, meurtris, sans emploi ou, pire, à contre emploi, l’attendent. Elle reçoit les mots à grosse tête. Azalée le sait, ces mots ont été utilisés pour dire des anodines, des banales, des ordinaires, ou des fortuites, hélas, pour attirer des oreilles friandes de sensationnel ont leur a mis du trop grand, trop fort, trop beau, trop pointu sur la tête, voilà qu’ils chantent faux et ont des acouphènes. Azalée réconcilie les mots avec leurs adjectifs et chacun retrouve le bon ordre, la symphonie est grandiose et les gâteaux succulents, et non point le contraire. Assis dans un coin, le mot partir porte réclamation, il est mécontent que l’on use de lui pour dire la fleur fanée, le petit chat mort, le vieil ami et ses yeux fermés. Les chemins du paradis et de l’enfer méritent qu’on les désigne, maugrée-t-il. Une larme cristalline embue l’œil d’Azalée ; elle s’enfuit.

Elle se pose sur le grand livre de poésie. Elle capte de son filet les mots qui sont nés de la beauté, mouillent l’œil, font battre les paupières puis s’en vont droit dans le cœur y porter l’émotion toute pure, indicible. Elle trouve là, et en remplit sa besace dodue, les mots inventés les « panzelopes » drôles d’animaux qui enchantaient l’enfance ou les

« parorméchilésiques » qui éclataient les rires de l’adolescence et sont tous si fiers de ne vouloir rien dire. Elle s’enrichit de mots mal connus et mal aimés, parfois oubliés qui décorent une phrase ou viennent embrasser de leur justesse une pensée fugace ou élaborée, un message à transmettre, une émotion à offrir. Elle regarde gentiment quelques expressions qu’elle trouve cocasses courir le guilledou ou au ras des pâquerettes, elle les cueille aussi pour les préserver. Elle récolte à brassées tous les mots qui viendront dire les sourires ou les larmes, les joies ou les peines. Il n’y a rien de superflus, elle prend tout, les noms des fleurs qui disent le latin, des arbres, des animaux, des insectes, des étoiles, pour partir un peu plus loin, peut-être.


Simone Fabre

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