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LE GRAND BIDOUILLEUR INVENTIF d’Aide à la Fécondation des Espèces - Texte de Jean Montigny

Mis à jour : avr. 6



A le voir, avec son chapeau en forme de champignon et sa besace à malices, on pourrait croire, non pas à l’un de ces nains de Blanche Neige qui se serait évadé subrepticement d’un conte de Grimm, non, mais plutôt à un gentil lutin espiègle et malicieux qui se serait, en signe de reconnaissance de sa fonction, coiffé du sporophore d’un «inocybe patouillardi », basidiomycète bien connu de l’ordre des agaricales, et, bien sûr, comme vous le savez, de la famille des cortinariaceae. On l’appelle d’ailleurs «Inocybe de Patouillard ».

Après tout, chacun (ou presque…) adore arborer sur sa tête des signes ostentatoires de son activité et de son importance, non ? Les militaires leur képi (de militaire, avec les ornementations soi-disant « discrètes », mentionnant « discrètement » le grade, car il faut rester humble), les marins leur casquette, de marin, les chefs-cuisiniers leur toque de chef-cuisinier (surtout ne pas confondre un grand-chef et un petit-chef !), les papes leur tiare de pape, les Indiens leurs plumes d’Indiens, les pères-Noël leur bonnet de père-Noël, etc…

Si lui, Grabidafé porte en guise de couvre-chef un « sporophore », que vous connaissiez tous auparavant sous le nom de « carpophore », plus simplement un chapeau de champignon, c’est parce qu’il est spécialisé dans les problèmes épineux de reproduction des espèces végétales, et particulièrement dans les cas compliqués !

Il aurait pu, en toute logique porter un chapeau à fleur, me semble t’il ! , mais la reproduction des champignons est tellement complexe, qu’il a plutôt fait ce choix plus représentatif, ce qui n’est pas si bête après tout… déjà, avec deux sexes, c’est parfois un peu compliqué, non ? Alors imaginez un peu :

Les spores, tombées du sporophore (qui nous est familier maintenant) forment des mycéliums primaires, avec deux signes, + et -, mais il faut en plus que ces mycéliums, de signe opposé, soient compatibles pour se rencontrer (jusque là, tout va bien, on a l’habitude…)

Le hic, c’est que le plus souvent il y a 4 signes (4 sexes) différents ! (tétrapolaires) qui doivent combiner 2 à 2… ça se corse…

Lors de la plasmogamie ou disons le carrément, la copulation, chacun reste néanmoins chez soi : les noyaux porteurs du génome restent indépendants (pas fous…! ) et les mycéliums secondaires ainsi créés sont dits dicaryotiques… ce sont eux qui vont se combiner pour développer ces longs filaments mycéliens, le véritable champignon, et, ce que l’on va ramasser dans les bois n’en est que la fructification, l’organe reproducteur, le sporophore.

DONC : 1) : Vous ne direz plus, désormais, « je vais aux champignons »,

mais vous direz « je vais aux sporophores » !

2) : A quoi bon faire simple quand on peut faire compliqué.

D’ailleurs, Grabidafé se dit souvent qu’il faudrait remédier à cela, c’est son boulot, après tout !

Si l’on ajoute enfin que ces compatibilités sont liées à des molécules et des récepteurs se comportant comme des clés et des serrures, etc etc … on comprend que les champignons aient le plus souvent renoncé à flirter et qu’ils se contentent d’une reproduction végétative, asexuée, quelle tranquillité !

Grabidafé, donc, est présent partout depuis la création, prêt à intervenir dans les cas difficiles, avec son sac à outils et les mains chargées d’ustensiles et de fioles.

Aux inocybes les mains pleines …

Si je peux vous en parler et vous en donner une image, c’est grâce à une vieille amie orchidée, fidèle à tous nos rendez-vous printaniers depuis bien des années, qui m’a livré quelques confidences… Oyez ceci :

Grabidafé, comme chaque fois que le soleil pointe son nez, se lève, salue la nature, remercie Gaïa d’exister, d’avoir donné la vie qui permet ainsi aux autres d’exister, d’avoir créé toutes ces merveilles. Puis, serein, il place ses fioles, ses potions et ses amulettes au fond de sa besace et part faire son boulot. Que ce soit Dieu le Créateur, ou Gaïa, peu importe après tout, ce n’est pas ses oignons. Ce qu’il sait, c’est que bien des choses ont été bâclées et que c’est Lui, Grabidafé, le Grand Bidouilleur Inventif d’Aide à la Fécondation des Espèces qui doit remédier à cela et réparer les injustices dans les affaires de reproduction et les chances de survie des oublié(e)s.

A l’orée d’un bosquet de pauvres chênes pubescents rabougris végétant misérablement sur un calcaire marneux du tertiaire, aride et déshydraté, d’un pH franchement alcalin, (je le soupçonne même d’avoir un rapport C/N calamiteux, une teneur en caO minable, un phosphore total à décoiffer un chauve, mais sans preuve, je ne veux pas faire de calomnie…), il entend la voix suppliante d’une orchidée sauvage : « Grabidafé! Grabidafé ! j’ai besoin de ton aiiiiide ! » n’oublions pas que Grabidafé est tout de même le Grand Bidouilleur Inventif d’Aide à la Fécondation des Espèces, qu’il exhibe un couvre-chef digne de sa fonction et qu’il a tout de même son petit côté cabotin…

« Que t’arrive t’il, Orchidée sauvage ? Dit-il sur un ton un peu imbu, ne me dis pas, belle fleur parmi les belles, que tu as des difficultés à te faire féconder ! En plus, ton nom d’ « orchidée ", ne l’oublie pas, vient du grec "orchis " qui signifie " testicule " ! tu te moques de moi ! »

_ « Nooooon, Grabidafé, tu ne comprends pas ! ce nom d’orchidée vient en effet d’une vague ressemblance des tubercules de nos racines, nos réserves, avec cet organe dont tu parles, dit-elle, en rougissant quand même un petit peu…, mais cela n’a aucun rapport avec notre reproduction ! Nous n’avons presque rien à manger, tu as vu ce calcaire ? pas grand monde ne peut vivre ici ! Pour pallier cela, nous devons nous mycorhizer avec un champignon, un rhizoctonia, qui, pour toute sucrerie, nous fournit un vague dérivé cellulosique, le thréalose, beurk, on fait mieux comme confiture ! Certaines d’entre nous sont même des épiphytes, nanties seulement de racines superficielles, voire aériennes, qui doivent se contenter de l’humidité de l’air pour boire, de quelques vagues rogatons carbonés et de quelques déchets azotés qui trainent dans l’air pour se sustenter ! »


_ En quoi cela peut-il gêner votre fécondation ? cria Grabidafé d’un ton bourru ? vous êtes dotées comme tout le monde de pollinies, d’un gynostème, d’un stigmate, d’un pistil… ! Et ta mine ! tu l’as vue, ta mine ? »

« Pistil être moins sot et moins se stigmatiser sur le modèle standard, se dit en aparté l’orchidée sauvage … »

« Notre problème, enchaina t-elle sur un ton nettement plus colérique, c’est que les insectes dits pollinisateurs ne sont pas triés sur le volet ! n’importe qui nous rend visite, se charge de notre pollen en se frottant à nos pollinies, certes, mais en se gavant largement au passage de notre si précieux et si rare nectar ! Et, pour comble d’injustice, ces goujats indélicats vont déposer notre pollen dans n’importe quelle autre fleur ! quel gâchis ! pour ne même pas assurer notre descendance ! »

Grabidafé, s’il était un peu bourru et légèrement asocial, avait cependant un coeur d’or. Tandis qu’il se grattait la tête sous son sporophore, libérant soit-dit en passant des millions de spores qui allaient donner naissance à des mycéliums primaires, on sentait déjà l’émotion pointer sur ses lèvres et son nez, et ses yeux se mouillaient de larmes.

Après avoir longtemps cogité, dessiné, bidouillé, touillé dans son mortier quelques délicates senteurs captées dans l’air, chargées d’aldéhydes volatils et de phéromones, tout en grommelant d’absconses phrases en latin sous les yeux écarquillés de l’orchidée, il s’arrache soudain quelques poils de sourcil, les fixe sur le labelle de notre amie, puis, avec ses pinceaux, se met à y dessiner des formes bizarres d’insectes.

Le labelle, c’est ce troisième pétale que les orchidées ont depuis bien longtemps transformé en piste d’atterrissage pour leurs hôtes.

« Désormais vous serez des « ophrys », car ophrys signifie sourcil, en grec, et vous aurez chacune l’image d’un insecte spécifique sur votre labelle ; de surcroit je vous ai préparé quelques leurres de phéromones dont vous me direz des nouvelles ! »

L’orchidée sauvage en est complètement patafiolée…

« Tiens, voici un hyménoptère vespidé, dit Grabidafé, nous allons réaliser notre première expérience ! »

L’hyménoptère vespidé est justement un tout jeune mâle inexpérimenté qui fait sa première virée en quête d’une aventure amoureuse. « Chouette » se dit-il en se précipitant sans la moindre délicatesse sur notre ophrys, qui s’empresse d’accueillir le jeune naïf maladroit.

L’ennui, c’est qu’il a beau chercher, se retournant dans tous les sens, il ne trouve aucun orifice répondant à ses attentes, et il remue, et il cherche, et il se charge et se charge encore de ces précieux grains de pollens. En revanche, pas question pour lui de s’intéresser le moins du monde au bon nectar sucré, il a d’autres préoccupations en tête, le pauvre !

Il abandonne, il trouve un autre ophrys tout autant parfumé et déguisé en jolie compagne insecte pour lui, et ça recommence, et il se frotte, et il se retourne dans tous les sens, et il libère ses grains de pollens sur le stigmate de la belle, puis se charge de nouveau pollen qu’il va, sans prendre le temps de sucer la moindre goutte de nectar, aller redistribuer chez une autre perfide tentatrice… avant de comprendre enfin qu’il s’est fait rouler dans la farine… Vous verriez sa mine déconfite ! le pauvre…

C’est ainsi, grâce à Grabidafé, que les ophrys ont chacun un insecte spécifique qui assure leur fécondation, et que, contrairement aux autres fleurs, elles n’ont rien à débourser en échange.

Roublardes, retorses, mais si belles …


Grabidafé rentre lentement chez lui, noyé dans ses pensées, « sacré salopard que je suis…, il faudrait que j’invente un système un peu moins amoral, quelque chose qui ne soit pas basé uniquement sur les insectes, un peu comme le modèle des champignons, après tout … »











Jean Montigny

L'illustration du champignon est extraite du beau livre Le gratin des champignons de Roland Sabatier et Georges Becker -1986

Les photographies des orchidées sont de Jean Montigny :

Les noms des orchidées :

la toute jaune : ophrys lutea 

celle aux sépales verts et liseré jaune : ophrys aranifera

celle aux sépales violacés et qui a l’air de rigoler : ophrys scolopax 

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