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Le Pêcheur de sables - Texte Joëlle WILLEMS



Il était désespéré. Bientôt les insomnies deviendraient la hantise des gens de ce monde. Le marchand de sable se lamentait sur la rareté et la qualité du sable dont il devait faire provision. Il parlait de la disparition progressive de ses fournisseurs, dans les cafés décalés et les parcs labyrinthiques qu’ils savaient encore exister dans ce monde…

Sa rencontre avec Jacquou se fit dans l’un de ces cafés décalés, le Troquet du pont des Sables. C’était un jour particulièrement sombre, où même le souffle d’air nécessaire au sable doré pour se déposer dans le petit creux de nos yeux était souffrant. Il rendait le sable trop humide pour rester discret ; il faisait des pâtés en se déposant n’importe où… Ou trop sec et donc rêche au contact des épidermes fragiles des hommes qui se grattaient le visage et se frottaient les yeux, victimes d’allergies. Rien ne tournait rond.

Dans le temps, de nombreux jeunes hommes avaient fait ce parcours initiatique. Bénodet, l’un des quelques foyers secrets pour l’apprentissage de Pêcheur de sables allait s’éteindre, faute de repreneur. Jacquou était le dernier apprenti de Yannick, un vieil homme au bout de son chemin.

Des pêcheurs de sable de Garonne, il n’y en avait plus beaucoup non plus. Coïncidence ? Le Marchand de sable qui se trouvait aussi dans le café décalé, s’empressa de venir le saluer. Méfiant d’abord, Jacquou se sentit en confiance quand le Marchand déplia un mouchoir immaculé où brillait le sable bienfaiteur. La mission pour laquelle il avait fait un si long voyage à pied sur les conseils de son grand-père, Jacquou l’ancien, et pour laquelle le vieil homme de Bénodet l’avait initiée devenait réalité. Ils firent affaire d’une grande empoignade et chacun reprit sa route.

Chez lui, à Toulouse, il se mit à l’ouvrage, pêchait à grands coups de pelle des tonnes de sable qu’il déposait sur le plancher de bois de sa grande et longue barque métallique à fond plat. La cargaison était acheminée jusqu’au port de la Daurade. Celui-ci tenait son nom de l’église de Notre-Dame de la Daurade, juste au-dessus de la plage aménagée. Dans les temps anciens, son clocher de mosaïques dorées, aujourd’hui disparu, lui avait donné son surnom de Daurade. Le petit port accueillait deux bateaux lavoirs et un pour les bains. Sa femme Tonine était lavandière et travaillait sur l’un d’eux. Ils se retrouvaient pour le déjeuner sur l’herbe de la plage, entre deux rangées de fil ou séchait un linge propre ou dans un des cabanons le long des hauts murs, les jours de pluie.

Jacquou avait ses plages préférées où il savait trouver le bon sable. Une plage pour les sables aux propriétés mécaniques utiles pour la transformation et la fusion dans les usines de la grande ville ; une autre plage pour un sable fin et blond dont les grains avait des propriétés particulièrement recherchées pour ses bienfaits thérapeutiques sur le sommeil… Cette dernière ne se livrait qu’à lui et il n’y croisait jamais personne. Il y allait une fois par jour et prélevait la valeur de cinq pelletées qu’il déposait dans une caisse à part. Avec une longue perche il se rendait sur d’autres lieux, croisant quelques collègues pressés d’en finir, âpres au gain. Le travail était dur. Par tous les temps, ces hommes de Garonne allaient de la plage à l’eau et de l’eau au port. Comme eux, Jacquou déposait le sable au port dans l’espace aménagé en quai où des tombereaux viendraient charger les sables vers diverses destinations, verrerie, fabrique de chaux....

La caisse de sable dormant, il la gardait jusqu’au soir, la déposait dans la brouette au linge de Tonine, et rentrait chez lui. Il renversait sa cargaison dans un appentis où le marchand de sable se servirait à volonté lors de ses passages secrets…

Ils sont rares ces pêcheurs de sables… Sur Garonne de grosses sociétés ont mécanisé le travail. La pelle et les hommes sont remplacés par de grosses gueules métalliques qui arrachent les sables des entrailles de la rivière… Les grains dorés n’ont plus le temps de se déposer dans les anses accueillantes de Garonne où le crissement de la pelle et le souffle des hommes étaient dans l’ordre des choses. Les grains précieux, ceux dont le Marchand de sable a besoin, s’évadent dans les ruissellements qui dégoulinent des terribles mâchoires. Ça, personne ne le sait, à part…

En 2020, un homme perpétue la tradition, un seul, arrière-petit-fils de Jacquou, qui a la connaissance des secrets de Garonne et du Marchand de sable.

Joëlle Willems

Photographie : Vue du Port de la Daurade à Toulouse - Arch. Municipales - 9Fi908


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