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Le réparateur de sushis -Texte Patrick DEVAUX

Mis à jour : mai 19



Elle avait mis tout son talent à chercher : entre les lignes, de page en page, entre les non-dits et avait eu grand mal à trouver un réparateur digne de ce nom.

Entré là, vous n’y aurez pas cru votre stylo ; ils étaient tous en état d’urgence : l’un avait perdu son paragraphe et ne parvenait plus à énoncer le moindre mot juste ; l’autre, une pourtant jeune et toute belle personne, outre d’avoir oublié la moindre notion de lexique, ne se souvenait même plus du nom, pourtant littérairement noble, de son titre.

C’était au tour de cette dernière d’entrer dans le cabinet du très professionnel réparateur. Elle ne dut dire un seul mot pour se présenter tant il la reconnut à sa pâleur excessive, à son chapeau et une certaine attitude de la main ayant toujours l’air d’y arborer une flûte de champagne.

Il commença par lui dire qu’il l’avait beaucoup lue, se creusant parfois les méninges sur son dernier opuscule qui prenait Dieu à partie.

- Comment puis-je vous aider, Mademoiselle ?

- J’ai égaré un de mes personnages. Je ne parviens plus à mettre la main dessus malgré un « avis de recherche » qui, sans doute à lui seul, vaudrait tous les feuilletons…et j’aimerais surtout avoir vos conseils pour pallier mon manque chronique d’imagination. J’ai tendance à écrire trop vite et chaque année un nouveau roman ce qui finit par m’épuiser. Ensuite, en interview, je perds mes mots et parfois même mon latin.

- Cela ne vous empêche pas d’avoir un certain succès, chaque année, aux « enfoirés du Livre ».

- C’est pour cela que j’aimerais être réparée. La foule m’épuise trop.

- Mettez-vous à l’aise, Mademoiselle. Je vous donnerai un schéma de mises en pages après vous avoir auscultée.

Le réparateur s’active, retourne notre présumée écrivaine dans tous les sens et conclut :

- Vous souffrez d’une « schizophrasie »

- Ah ? Jamais entendu…

- C’est un virus récent. Vous allez devoir rester confinée quelque temps

- Seule ?

- Bien sûr que non ! Je vous prescris un confinement avec vos proches, mais dans une seule pièce…

- Puis-je, cher réparateur, choisir des proches de mon niveau ? Ce serait le top. Car, voyez-vous, j’aimerais vraiment que mon imagination me revienne. Deux personnes, ça va ?

- Grand maximum. Avec votre notoriété en plus, cela fait déjà trop de monde…

- J’ai ma petite idée. Je me souviens bien de deux noms : Sagan et Duras. Je les ferai venir. Et… pour le remède, docteur ?

- Euh… si j’étais vous… je mettrais la charrue après les bœufs, je ne me ferais pas trop de sushis, je rirais d’être confinée avec mes deux copines et je prendrais du temps pour moi sans aller, pendant ce temps, dans la moindre librairie…Soyez aussi bien prudente, bien confinée, à laisser s’user sur votre grand bureau, votre dernier chapeau qui use de tant de magie à faire surgir de si beaux lapins…et je pense qu’ainsi…votre imagination reviendra.

- Grand merci, cher réparateur-docteur. Je me sens déjà à moitié réparée. Pour mon prochain livre, j’envisage un livre de 200 pages… blanches. Je me sens presque guérie. Reste à trouver un titre et pour moi ce ne sera vraiment pas un sushi !

Patrick Devaux

Patrick Devaux photographié au Japon

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