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LE RABOUTISSEUR DE LIEN - Texte de Véronique DEVAUX



Le portrait sort de l’automate Photomaton où j’attends ma photo d’identité, mais ce n’est pas moi. Ce doit être celui du client précédent, que je ne vois pas à proximité. Je devrais pourtant le repérer… Un homme apparemment très vieux, en costume sombre et nœud papillon blanc, coiffé d’un haut-de-forme … Et ce visage ! Ses yeux sont deux billes noires brillantes dans une face aussi ridée que l’écorce d’un chêne centenaire. Je fais quelques pas, mais ne le vois nulle part dans les allées du centre commercial animé.

La photo à la main, je me perds dans sa contemplation, et je voyage …

Je perçois un souffle, le souffle de la mer, la houle au large qui se forme sans que l’on détermine le premier mouvement du suivant. La molle ondulation oscillante, sans changement discernable, s’organise. La houle pulse doucement comme le souffle des grands mammifères des abîmes. Ce tout premier souffle sur l’océan, cette toute première brise douce et tiède qui caresse la première prairie d’herbes hautes qui ondulent pour la première fois, je les sens. Je vois les premiers coquelicots qui fléchissent la tête et défroissent leurs pétales. Je frissonne à la première bourrasque chargée de glace. La première vague déferle au large, seule au milieu de la houle maintenant formée. Je pressens que l’homme sur la photo a ouvert les yeux au moment précis de toutes ces premières fois. Il apparaît dans un monde de souffle et de vent.

Je prends soudain une grande inspiration, je réalise que je ne respirais plus pendant cette vision. Mais le vieil homme n’a pas bougé sur la photo, et mon portrait à moi est toujours en préparation dans la machine bourdonnante.

Il semble mi-homme, mi-arbre, humain et végétal, « humarbre », « vég-homme » ou « arbrure », arbre-créature.

Il doit être pieds nus. Sa parole ne peut être que rare et rocailleuse, le minéral est dans sa voix.

« Entends-tu ? Vois-tu ? Lève les yeux et déploie tes oreilles, humain. Touche l’écorce noueuse, touche le visage et la main de ton voisin ! »

Je me retourne. Non, toujours personne mais je perçois ce murmure, bien plus présent que le brouhaha de la foule qui passe, indifférente, circulant d’une boutique à l’autre. Je fais des allers et retours, l’automate ronronne toujours et ma photo ne sort pas.

Dans mes oreilles, un sifflement maintenant, le son un peu aigre d’une flûte artisanale, une mélodie simple et lente. Je me plonge à nouveau dans la photo de ce vieil homme. Sur son visage, je discerne à présent un sourire retenu, dans ses lèvres pressées l’une contre l’autre.

Je crois sentir une odeur de terre mouillée, d’humus. J’inspire plus fort et ferme les yeux pour accrocher le souvenir qui accompagne cette sensation si lointaine.

Je suis une petite fille, je donne la main à ma grand-mère. C’est l’été, le soir, nous marchons dans la montagne au-dessus de son village. Nous ne devons pas être loin de sa maison, mais, pour un enfant, les distances, à la nuit tombante, sont gigantesques et effrayantes. Nous arrivons au but de notre promenade, la Grotte des Savants. Je reconnais l’odeur moite et souterraine de l’endroit. Ma grand-mère raconte une histoire du temps de son enfance, l’expédition d’exploration minière entrée dans la grotte puis bloquée par un éboulement. Le soir, les villageois s’étaient réunis, perplexes et inquiets, devant l’accès. Un vagabond, musicien, de passage dans le village, avait joué de la flûte et, plus tard dans la nuit, sorti un étui en roseau de sa besace. Une dizaine de lucioles s’en étaient échappées et, après une danse complexe, s’étaient engagées, en une ligne clignotante, dans la grotte. Le lendemain matin, les savants de l’expédition étaient réapparus dans la vallée voisine, sains et saufs. Le projet d’exploitation s’était arrêté là.

« La montagne les a laissés ressortir parce que le musicien lui a demandé. » disait-on dans le village. Ma grand-mère, enchantée par la vision des lucioles, avait conservé précieusement l’étui en roseau … je m’en souviens soudain, elle l’appelle sa « baguette magique » !

Je reprends mes esprits en réalisant que les passants semblent interloqués par mon large sourire dans le vide … Je suis toujours devant l’automate vibrant, cette photo de vieillard à la main, et j’ai le désir impérieux d’aller voir ma grand-mère dès maintenant.

La machine ne bourdonne plus. Je renonce à attendre le tirage de ma photo d’identité. Je la trouverai peut-être si je reviens demain et qu’un réparateur est passé.

- Oh ! Tu as trouvé une photo du raboutisseur ? Il était exactement comme ça, du temps de ma jeunesse.

La photo est tombée de mon sac quand je l’ai posé en arrivant chez ma grand-mère.

Le vagabond musicien magicien avait donc un métier… J’interroge, et écoute.

On l’appelait le raboutisseur, il disait des choses étranges. Qu’il réparait le lien des hommes entre eux, et avec la nature. Qu’il souffrait des guerres. Que chaque frisson de l’écorce terrestre laisse une trace sur un corps, qu’il soit animal, végétal ou minéral. Que chaque pensée fait frissonner une prairie, agite une mèche de cheveux, une aile ou une nageoire. Que chaque tempête est une guerre, chaque moment doux, une chanson. Que les luttes tectoniques ne sont que mécaniques, et qu’un nouveau paysage résultera de l’affrontement des plaques continentales.

Les villageois ne savaient que penser de lui, si ce n’est qu’il était inoffensif et serviable. On l’aimait bien mais il ne se liait pas. Il dormait dans les granges et jouait sur sa flûte des airs jamais entendus dans la vallée.

Il riait qu’on le dise magicien, répondant que la magie est partout et qu’elle y restera si l’on prend soin de la terre, des forêts, des rivières, des animaux et de nos voisins. Que le sens de la vie est simple : les pieds au sol, la tête vers les astres, et les pensées toujours vers autrui, qu’il soit semblable ou différent.

Je réalise alors qu’il m’a rendu visite, ce raboutisseur, mais par quel hasard ! …

Se serait-il présenté à quelqu’un d’autre sous la même forme, la même image ? Qu’aurait-il évoqué, invoqué pour cet autre ?

Son image m’était-elle expressément adressée ? Quoi qu’il en soit, elle m’a ramenée à ma grand-mère, à nos enfances et à moi-même, et j’en suis intensément heureuse.

Puis je ne sais plus que penser, en regardant la photo du raboutisseur en rentrant chez moi.

Il cligne de l’oeil, maintenant, et son sourire n’est plus retenu.

Ce Photomaton en panne, sera-t-il encore dans le centre commercial demain ?


Véronique DEVAUX

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