Rechercher

Le Ramasseur de mégots - Texte Jacques LECLERC


Plus d’une décennie après, Romain n’imaginait pas en arriver là. Non seulement cette putain de pandémie a tué des millions de gens et surtout les plus âgés, mais elle a mis les économies mondiales à genou.

Romain se souvient qu’après le déconfinement en mai 2020, tout le monde pensait revivre comme avant. Lui le premier. Sa petite entreprise marchait du tonnerre et il avait réussi à passer les mois difficiles de la pandémie. Mais voilà ! L’après ne ressemblait pas du tout à l’avant. Comme pendant une guerre, les gens amassaient des économies au cas où. Les soi-disant spécialistes prévoyaient un retour massif de la consommation. Hélas pour Romain et beaucoup d’autres travailleurs indépendants, les années après 2020 furent très difficiles. Faillites en cascades, chômeurs en pagaille. La pauvreté s’installe et la misère qui va avec. Déjà en 2020, Emmaüs tirait la sonnette d’alarme. Beaucoup de jeunes sont déscolarisés, les familles monoparentales n’arrivent plus à joindre les deux bouts.

Les politiques ? Des personnages orgueilleux qui oublient la considération due au peuple. Il en va de même pour certains chefs d’entreprise voire syndicalistes qui osent demander aux ouvriers d’accepter une diminution de leur salaire et la perte de certains avantages pour redresser la boutique. Mais ils oublient de faire payer les cadres et les dirigeants.

Et alors ? Alors le Food-Truc de Romain a baissé le rideau fin 2022. Il s’est retrouvé sans boulot, puis à la rue. Sa compagne l’a quitté. Heureusement ils n’avaient pas d’enfants. La descente aux enfers

Le monde va mal. Très mal. Le Covid continue sa besogne. Les denrées essentielles manquent. La famine ne tardera pas. Le marché noir s’installe. La débrouille pour les uns, le pillage pour certains, la violence pour d’autres et la peur pour tous.

Avant, Romain était un passionné des livres anciens et surtout de ceux qui relataient des petits métiers d’autrefois. Il se souvient d’une photographie ancienne datée des années 50. Un vieil homme assis contre un mur, les jambes largement écartées qui dépiaute des mégots sur une toile de coutil. Le ramasseur de mégots.

Une idée surgit. Malgré son infortune, il garde son esprit d’entrepreneur.

Il décide de rester dans sa ville rose. Il devient ramasseur de mégots. Chaque matin dès six heures, il fait la tournée des bistrots. Là, les ouvriers désargentés viennent boire un café et un petit verre d’alcool pour leur donner du courage. Il faut redresser la France et travailler dur. Dix à douze heures par jour. Romain collecte les mégots abandonnés, souvent encore fumants, dans les cendriers extérieurs. Il ramasse aussi ceux, très nombreux, jetés au sol. Il rapaille tout : les mégots de cigarettes blondes et brunes, avec ou sans filtre. Son sac sur l’épaule, il va s’installer sur la place Esquirol à la sortie du métro. Là, il étale une étoffe bleue qui semble avoir été un dessus de lit acheté chez Ikéa il y a longtemps. Il s’assied sur le tissu en s’adossant au muret qui borde la sortie du métro face au Mac’do.

Tout en faisant la manche, il trie sa cueillette. Tabac blond à droite, tabac brun à gauche. Au cours de cette première étape, il enlève les filtres. Ceux-ci sont collectés dans une poche en papier récupérée dans une poubelle.

Ensuite il coupe les extrémités des mégots : le bout brûlé car consumé légèrement et l’autre bout car souvent mouillé et surtout ayant été mis en bouche. Les bouts ainsi récupérés vont rejoindre les filtres. La partie restante est déballée de la feuille de cigarette et le tabac mis à sécher sur un morceau de carton. Les tabacs blond et brun ne sont pas mélangés. Le temps de séchage est variable et tributaire de la météo du moment.

Quand le tabac a retrouvé un degré d’hydrométrie acceptable, Romain roule des cigarettes, avec et sans filtre, blondes et brunes. Elles seront vendues à l’unité. Cinq cents pour la brune et 10 cents pour la blonde.

Il prépare aussi des petits cornets de tabac à rouler soi-même. Cinquante cents pour le tabac brun et un euro pour le blond.

Il est déjà vingt heures. Il est prêt pour la vente. Il descend la rue Saint-Rome avec tout son barda et se retrouve rapidement sur la place du Capitole.

Il installe son stand sous le porche du Capitole. L’endroit est stratégique. Il capte la clientèle des troquets du Capitole, mais aussi les flâneurs de la rue Alsace Lorraine et de la place Wilson.

Sa petite entreprise marche bien. Les cigarettes étaient une denrée chère avant. Maintenant c’est un produit de luxe. Alors comme beaucoup de choses, le recyclage est la solution… comme au temps de la crise de 1929.

Romain, le ramasseur de mégots va rejoindre sa tanière au bord du canal vers minuit. Avant de s’endormir, il mettra les filtres et les bouts de mégots à tremper dans un seau d’eau du canal qu’il fera bouillir sur un réchaud à gaz. La décoction infusera toute la nuit. Embouteillée, elle sera vendue dans les beaux quartiers et servira d’insecticide aux jardiniers amateurs et passionnés de rosiers. Le jus mortel pulvérisé sur les rosiers éradique totalement les pucerons qui depuis quelques années pullulent.

Romain ne lâche rien. Il ramasse les mégots depuis déjà plus de trois ans. Son business est plutôt juteux. Alors depuis 2033, il fait travailler des pauvres gens que la crise économique, qui dure, a rejeté. Romain leur rachète le tabac. Lui se contente de le mettre en cornet et de rouler les clopes. Pour le jus mortel spécial pucerons, il leur laisse le filon.

Il sait manager et motiver ses troupes le Romain !


Jacques LECLERC




13 vues1 commentaire
This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now