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Les Poseuses de ventouses - Texte Jacques LECLERC

Mis à jour : mai 12



Il n’était pas rare, à la fin des années 50, d’entendre parler de rebouteux, guérisseurs, matrones, faiseuses d’ange voire sorciers. La Bretagne profonde et pauvre, naïve et superstitieuse, fait face à la maladie. La Sécurité Sociale balbutie et les médecins sont rares. Pour combattre le châtiment de Dieu ou maléfice, les Bretons implorent les saints et s’entraident. Saint-Diboan, le saint qui ôte la peine, est vénéré.

Oter la peine. Enlever le mal et la douleur.

La mère Julie et la mère Dubois ne sont pas des saintes, pourtant elles ôtent le mal. En tout cas elles soulagent les dolents. Les vieilles bretonnes, vêtues de noir depuis leur veuvage, brodent ou crochètent assises sur le banc de granit à l’ombre du noyer. Chacune apporte son coussin recouvert de cretonne.

La mère Julie est plutôt broderie. Elle maitrise la broderie bretonne traditionnelle : la broderie Glazig. Celle qui orne certains costumes traditionnels. Elle brode des pochettes en lin et aussi des chemisiers pour enfants.

La mère Dubois est la reine de la chaussette en laine. Cependant, son ouvrage préféré reste la dentelle au crochet. Son œuvre en cours, soigneusement emballée dans une serviette de toilette nid d’abeille, est déballée délicatement, puis reposée sur la serviette étalée en travers du tablier noir de la vieille.

Précis, rapide et régulier, le geste façonne des petites merveilles pendant que les derniers ragots du village circulent d’un bout à l’autre du banc de pierre.

La tristesse voile leur visage opalin et ridé. Certains après-midis, quand le temps est clément, elles devisent côte à côte pour mieux s’entendre.

La mère Julie, grande femme mince, a dû être jolie. Ses longs cheveux gris tressés s’enroulent en un chignon natté sur sa nuque. Deux peignes en corne retroussent les cheveux rebelles de chaque côté. Quand elle va jardiner, chaque matin, elle recouvre sa jupe, masquant largement le genou, d’un tablier bleu à bavette. Elle quitte ses claques noires pour chausser ses sabots de bois bridés de cuir. Elle est douce et patiente. Son mari est mort en 14 et son fils unique en 45. Alors elle prie chaque jour et fait le bien autour d’elle. Elle rend service aux autres. Simplement.

La mère Dubois, petite et dodue, a la poitrine avachie. Chaussée de galoches de pêcheurs, elle clopine. Elle ne sourit jamais. Sa voix aigre reproche et accable. Ses cheveux gris pisseux tirés en arrière terminent compressés en un chignon recouvert de velours noir. Pas de peigne, seulement des épingles métalliques au-dessus de chaque oreille. Son visage rond a la mine assurée et rêche. Quand elle va jardiner, chaque matin, elle protège sa jupe, dissimulant presque toute les jambes, d’un tablier gris rayé de noir qu’elle a confectionné elle-même dans les vieux pantalons de son défunt mari mort en mer au large de Terre Neuve. Elle quitte alors ses galoches pour chausser ses sabots de bois bridés de cuir. Son fils est revenu d’Indochine. Il boit chaque jour un peu plus et passe son temps à fabriquer des figurines animalières en similicuir bourrées de capoc. La mère Dubois ne croit plus en Dieu mais elle reste charitable.

Les deux vieilles bretonnes affublées de leur langue Gallo sont des poseuses de ventouses. Chacune de leur côté, Julie sur son solex et la mère Dubois à vélo, elles parcourent la commune et les alentours au grès des besoins des souffrants. Un panier de pêcheur en osier, solidement fixé sur le porte-bagage du cycle, transporte en toute sécurité les ventouses. Petites cloches de verre soufflé dont l’entrée est moins large que le fond, elles sont précieuses car elles soignent. En tout cas elles soulagent presque tout : fièvre, douleurs articulaires, courbatures, problèmes respiratoires, maux de têtes, névralgie, sciatique et même la grippe. L’objet se pose sur les parties du corps les plus charnues et au plus près de la douleur.

Les vieilles maîtrisent la technique ancestrale et sont sensibles à l’hygiène. Elles lavent soigneusement la partie du corps à traiter avec de l’eau et du savon. Après un lavage à l’eau chaude et salée, les ventouses sont rincées et essuyées minutieusement avec un linge blanc, parfaitement repassé, que la poseuse a amené de chez elle. C’est préférable. D’ailleurs à cette étape, elle quitte son tablier noir et revêt son tablier blanc à large bavette. Sur un linge propre posé sur la table de nuit elle installe son petit matériel : ventouses, bougie allumée, longue pince métallique, boules de coton stériles, bassinet en métal rempli d’eau froide et cuvette émaillée. De la gnaule forte en alcool et un autre petit bassinet seront préparés sur le rebord de la fenêtre ou sur une chaise. Tout est prêt. Un léger massage de la partie à traiter et l’opération va commencer. La poseuse se désinfecte les mains avec la gnaule, saisit un morceau de coton, l’imbibe d’alcool et l’enflamme à la bougie. Le coton flambant est inséré dans la ventouse quelques secondes pour y produire une pression négative, le temps de chauffer le récipient qui ne doit ni brûler les mains de la poseuse, ni la peau du malade. C’est alors, que d’un geste maitrisé, le coton est retiré et la ventouse. Vidée de son oxygène, elle est retournée sur la peau qui, en refroidissant, en aspire la surface pour former une succion qui tiendra la ventouse en place. La petite torche est alors éteinte par trempage dans l’eau et abandonnée dans la cuvette. Lorsque les ventouses sont toutes en place, on recouvre le malade d’un drap propre et on l’abandonne une quinzaine de minutes. Il ne ressent aucune douleur, seulement une sensation de traction et d’échauffement de la peau.

Les deux vieilles femmes s’asseyent le temps de boire un café tenu chaud dans un coin de la cheminée. L’occasion de prendre connaissance des derniers potins du quartier.

Le quart d’heure, comme à chaque fois, largement dépassé, elles décollent les ventouses en appuyant fermement sur la peau en bordure du verre pour laisser entrer l’air. Alors se découvre la partie du corps traitée : Des cercles rougeoyants sur le dos du souffrant. Au fil du temps, ces ecchymoses disparaitront en même temps que la douleur.

Une fois les ventouses nettoyées, elles retrouvent leur place dans le panier de pêcheur ainsi que le reste du matériel.

Dans le village et les alentours, on préfère avoir à faire à la mère Julie. On la dit plus douce et surtout plus agréable que la mère Dubois.

Les poseuses de ventouses, personnes altruistes et généreuses possèdent un art de guérir déjà connu et utilisé par les Grecs. Elles offrent aux souffreteux un peu de répit et de bien-être.

Jacques LECLERC

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