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NU - AGE Texte de Orlando LATOUR

Mis à jour : mars 24


Rien ne l’avait prédestiné à devenir ce spécialiste de la Renaissance, si ce n’est la visite qu’il fit enfant au musée de Tours et où il vit pour la première fois ce fameux tableau de François Clouet, appelé abusivement Le Modèle et le peintre. L’écolier qu’il était avait perdu depuis longtemps sa mère. Son père, un petit menuisier du centre de la place Plumereau au centre de la ville (avant que le quartier, réhabilité comme on dira bien plus tard ne devienne ce concentré bruyant de bistrots pour étudiants en goguette). La pluie ce dimanche là avait contrarié la partie de pêche dans la Loire et les avait fait s’échouer dans ce lieu, le musée, aussi triste et silencieux qu’était leur vie. C’est là qu’il vit pour la première fois ce tableau, son tableau dira-t-il plus tard, mais sans trop savoir s’il s’en souvenait vraiment, car son père aurait été bien en peine de lui expliquer quelque image que ce soit. Ils avaient dû avoir le vague sentiment que les épées des soldats étaient tirées contre eux et que sous leurs perruques, ces gens, sans doute des gens « comme il faut », les regardaient avec la même morgue que certains clients de l’atelier paternel.

Ce soir-là, la seule conversation aura été le chuintement de la soupe de part et d’autre de la petite table de la cuisine à l’arrière de la boutique. Mais comme à force de se taire, le fils avait beaucoup lu et observé, un instituteur généreux et plus tard des professeurs consciencieux l’ont aidé, à force d’encouragements, de recommandations et de bourses à suivre ce qui devait être la vocation de sa vie. Il y de ces hasards de l’existence qui, loin de chez vous, vous ramènent après bien des méandres, à un point d’arrivée qui était un point de départ. En ce temps-là, François Clouet semblait retrouver la faveur des universitaires et on lui proposa de rédiger sa thèse justement sur le tableau du musée de Tours, ce grand panneau de peuplier où l’on voit, comme chacun sait, à gauche une femme nue, dans une pose un peu italianisante, quelque chose de gracieux mais de froid dans l’expression du visage. À droite, un homme plus mûr, qu’une ancienne tradition assimile au peintre lui-même, se détourne du modèle et regarde par une croisée un paysage à l’horizon à peine identifiable. La tache un peu rosée d’un nuage est la seule chose visible, nette, et dans toute sa simplicité, elle semble être la seule à pouvoir intéresser le personnage. Puisque sur le mur de la pièce, l’atelier peut-être, sont gravés juste à gauche du modèle le mot « N U» et à droite légèrement plus bas sans doute parce que le déhanché du modèle imposait cet emplacement, les trois lettres A G E (à moins qu’il ne s’agisse du mot « âge », eu égard à l’opposition entre la jeune femme et le vieil homme) on est bien certain que c’est ce que l’homme regarde, ce fameux nuage. On ne s’embarrassera pas ici de tout ce qui a pu être écrit sur cette œuvre, en particulier par celui qui fut un jour ce jeune et brillant historien.

Il faut juste signaler la découverte moins connue qu'il fit à la toute fin de sa carrière, par un de ces hasards objectifs que la fiction ne s’autoriserait pas mais que la vie offre parfois à ceux qui prennent la peine d’y être sensibles. En ce temps-là, le château de C... était en travaux, et sous les épaisses couches d’enduit on découvrit un étrange quatrain, sans doute gravé sur la paroi par un mauvais écolier de jadis qui aura quitté la rime latine pour la française:

Nuées, masques, folies, vivier de chimères,

Temps du bonheur passé de nos mères,

Fors celui qui saura lire le présage,

De may prime, hardi, reverra son passage.

L’homme qui avait gardé intacte la maison avec l’atelier de son père (mort déjà depuis longtemps) ne put fermer l’œil de la nuit. Le temps revenait. O peut-être le temps n’était-il jamais parti ou plutôt n’avait-il jamais commencé. N’aurait-il rien compris à ce tableau, et pas davantage à la vie ? Il se retrouvait dans le personnage du tableau qui détourne le visage pour ne rien voir , pour ne rien lire., pour ne rien entendre à l’essentiel. Après avoir parcouru plusieurs fois l’article qu’il jugea avec raison insignifiant sur le fond du Bulletin de la Société Savante de l’Indre-et-Loire, il se mit à écrire ou plutôt à refaire plusieurs fois un petit opuscule destiné à éclairer d’un jour nouveau son tableau. Il ne savait pas si la banalité des tournures de ce quatrain cachait une véritable profondeur ou si les rimailles ordinaires dénotaient une noble simplicité. De conjectures en interprétations risquées, il eut du mal à extraire du labyrinthe de ses pensées un de ces textes positifs et construits qui lui avaient valu sa réputation.

Publié au début de l’année 1939, il ne connut qu’un bref écho dans le petit monde des universitaires qui cherchaient davantage dans la période en question à assurer leur survie plutôt que de faire progresser le savoir... Sa vieille place aux colombages délabrés et la boutique encore embaumée de toutes les essences d’arbres qui avaient appartenu à son père et dont il ne s’était pas résolu à se séparer fut épargnée: les Allemands avaient jeté leur dévolu en même temps que leurs bombes sur la rue Nationale, où là, tout flamba. Juin 1940 avait été le moment prévu de son départ à la retraite et les circonstances lui offrirent la chance de ne pas être accablé des hommages et autres remerciements d’usage.

Il partit, on l’oublia. Il est même possible qu’il pleura. Il avait été un historien, un vrai savant comme on peut être un bon artisan, avec le goût des règles et du travail bien fait qui lui valaient le respect de sa faculté et la reconnaissance de ses élèves. Mais était-ce suffisant? Tout lui revenait en mémoire, mais ces vers de rien du tout, abscons et gratuits, le hantèrent. Il ne pouvait s’empêcher de penser que ce « N U » et ce « A G E » , au début et à la fin du quatrain étaient un écho à sa propre vie, une vie elle aussi obscure. On ne sait s’il fut abattu ou en colère, on ignore par quels tourments il passa un premier hiver dans une ville occupée alors que lui, pour la première fois de sa vie, il ne l’était pas, si ce n’est par une profonde mélancolie. Il a dû traverser un de ces moments de la vie où une tristesse immense, à force d’habitude, devient la vie elle-même. On le vit peu, car l’agitation des hommes ne le concernait plus. Mais sa mélancolie, à force de le persuader qu’il avait toujours eu tort finit par l’inciter à renoncer à cette même hypocondrie. Ce n’est pas venu tout de suite, mais il se convainquit qu’il y avait au moins quelque chose à faire, quelque chose qui pourrait le relier à une vie dont il n’avait nulle expérience mais que son tableau, éclairé depuis par ces quatre vers lui offrirait enfin une soudaine révélation.

Il descendit dans la réserve de bois de son père et prit une fine planche de peuplier, juste assez grande pour pouvoir rentrer dans son cartable. Il y traça le contour du fameux nuage. La planche resta quelque temps accrochée au-dessus de son bureau, comme une équation réduite le plus possible afin de devenir plus facile à comprendre. Puis un autre jour il redescendit subitement à l’atelier pour la découper aussi finement que possible avec les outils de père qui reprirent vie une toute dernière fois. La planche avec son trou au milieu reprit sa place au-dessus du bureau et la forme même du nuage, en cette fin d’hiver alluma son poêle.

Il doit y avoir pour certains individus de grandes décisions qui ne se prennent pas à la légère mais qui poussent lentement, comme une végétation, comme un arbre qui ne sait pas que le simple bourgeon du printemps deviendra un jour son énorme tronc. Il finit ainsi par se laisser porter par cette ultime énergie, par un cri muet qui remontait du fond de ses entrailles et auquel il savait qu’il ne pouvait résister. Un matin, le soleil revint au travers des carreaux irisés en même temps qu’une fébrilité qu’il ne se connaissait pas mais qui l’enivra comme un vin nouveau. Il riait de lui-même en se disant qu’il allait

« battre la campagne ». Inspiré par son quatrain, capitulant presque volontairement devant toute sa naïveté, il sortit, ébloui, heureux comme un enfant devant la beauté du monde, sous le vent océanique qui remontait de si loin pour rencontrer et épouser la Loire. Il voyait dans ces ciels un tendre azur lentement fondu jusqu’à l’horizon qui accrochait à foison les nuages qui filaient. C’étaient ses compagnons de toujours.

Un gamin qui, comme lui autrefois pêchait, assis sur un banc de sable, aperçut au loin un vieil homme sortir d’un cartable une planche de bois trouée et la tendre vers le haut. L’homme semblait scruter le ciel; en même temps que le vent d’Ouest poussait des nuages, l’homme tournait imperceptiblement, rabaissait son bras et quelques instants plus tard recommençait. Le manège reprit mais la vie sous la surface des eaux dut être plus intéressante car lorsque le garçon releva la tête pour jeter un dernier coup d’œil à cette étrange apparition, l’homme avait déjà disparu.

Quelques jours plus tard on pouvait lire dans une des dernières pages du La République du Centre, à la rubrique des faits divers : « Le corps de l’un de nos plus éminents concitoyens, le Professeur P... qui avait disparu de son domicile de la Place Plumereau depuis plusieurs jours, a été retrouvé sans vie sur une des berges de la Loire. Bien que ce détail soit particulièrement pénible, il nous semble important de signaler à nos lecteurs que les gendarmes dépêchés sur place pour ramener son corps ont eu toute la peine du monde à lui desserrer les bras qui tenaient une curieuse planche de bois percée d’un profil de femme. »

On ne sait ce qu’est devenu ce petit panneau. Vivant seul, sans véritable famille, sans amis, le vieil homme dut être enterré sans éclat, sans émotion particulière. Sa belle maison à pans de bois qui montre depuis cinq siècles les visages souriants et d’une femme et d’homme comme tant d’autres dans cette ville a tout perdu de son âme en perdant son silence. J’ai vainement cherché ses livres, ils sont introuvables. Il en reste peut-être à la Bibliothèque Universitaire ou au musée de la ville, mais quelque chose me dit qu’il vaut mieux tout laisser dans le domaine des songes.

Orlando Latour


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