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RITA NOTRE-DAME DES SIMPLES - Texte Viviane BIASIOLO

Mis à jour : avr. 13


Rita se presse ; huit heures ont sonné au clocher de Santo Martino ; le soleil est bien haut sur la crête des arbres ; la forêt qui étend son ombre au bas du col de Lorno, bientôt la gardera pour elle ; la fraîcheur règne encore sur le jardin de l’ermitage, Rita se dit que le romarin est en fleurs et que la récolte ne peut plus attendre.


L’après-midi elle le met à sécher dans le grenier ventilé de l’ermitage, soigneusement étalé sur le cannage avec le thym, la sarriette et la reine des prés. Le jardin a soif. L’ombre revient vite dans les montagnes lombardes, et le soir tombe tôt ; elle plonge les arrosoirs dans le bassin en pierre où l’eau glacée de la source, captive, s’est chauffée au soleil tout le jour.

Elle suit chaque allée, s’arrête au pied de chaque plante et donne à chacune l’eau qu’il lui faut : plus au basilic, au cerfeuil, à la ciboulette, à la sauge qu’au thym ou au romarin ; la camomille sauvage n’en a jamais assez et le lavandin toujours trop ; l’oseille et la moutarde rustiques passent leur tour, la mélisse et la menthe poivrée assoiffées en réclament encore.

Rita arpente chaque plate-bande, examine chaque carré, scrute chaque feuille, chaque pied, à l’affût de la moindre tâche, du plus petit parasite : la négligence peut s’avérer fatale ! Combien de fois Soeur Térésa ne lui a pas répété - jusqu’à te le faire entrer dans ta tête Rita !

Sans Soeur Teresa et les dix années qu’elle passe à Santa Maria, elle ne saurait ni lire ni écrire ; elle ne saurait rien des Plantes et de leur usage ; ni les reconnaître, ni leurs noms en latin ; elle ne saurait ni les cultiver ni les récolter ; encore moins leurs propriétés et leurs vertus curatives.

A dix ans quand elle arrive au couvent, encore un miracle, Rita est pareille à tous les enfants du village ; elle ne sait rien d’autre que courir la montagne au milieu des alpages et des troupeaux ou, l’automne venu, ramasser des châtaignes et un peu de bois mort .

A Nembro il n’y a pas d’école ; l’instruction est un privilège réservé aux enfants des familles aisées que l’on envoie en pension à Bergamo.

Accusée d’être plus proche des riches et des puissants que des principes de Saint François, l’Église cherche à faire taire les critiques ; quand l’ordre, donné aux couvents par l’évêché de Milan, d’accueillir désormais en leur sein deux élèves issus de familles pauvres, arrive sur le bureau de la mère supérieure, Soeur Teresa pense aussitôt à sa petite filleule Rita ; c’est une enfant vive et curieuse de tout. Et puis, la mère supérieure ne peut l’ignorer, Rita est la petite miraculée que sœur Teresa a sauvée d’une mauvaise fièvre ; sans la décoction d’écorce de saule, administrée six jours durant, la fièvre l’aurait emportée avant même ses quatre ans.

Le matin dans la classe de sœur Angelina Rita apprend vite et met les bouchées doubles ; à quatorze ans, elle obtient son diplôme en même temps que les autres.

L’après-midi, dans le jardin du couvent, Sœur Teresa est stupéfaite : avec les Simples la rencontre est immédiate, intuitive, totale ; dans le sillage de sa marraine, elle regarde, touche, hume ; avide, le rose aux joues et la joie au cœur, quelle que soit la saison, Rita sarcle, arrose, taille et rayonne.

A l’Herboristerie, elle pèse, met en sachet, étiquette décoctions et tisanes ; délicate, précise, elle verse l’huile d’amande douce ou de lin et amalgame onguents et baumes dans un des pilons de marbre que Sœur Térésa fait venir de Pise.

Même la mère supérieure n’a jamais vu une impétrante absorber en si peu de temps une telle quantité de savoir ; c’est sûr, Rita a un don ; - Un don reçu de Dieu Teresa ! Notre petite Rita c’est Notre-Dame des Simples.

Un don qu’elle exerce depuis ses seize ans dans l’infirmerie du couvent sous l’œil vigilant et écarquillé de Sœur Teresa ; elle écoute les plaintes des visiteurs, les battements du cœur, le souffle des poumons ; elle examine les plaies, les œdèmes, les irritations , conseille, soigne, soulage et guérit. Teresa l’a compris : l’élève a dépassé le maître. Rita a un don bien trop grand pour Santa Maria Maggiore.

- Alors, qu’est-ce qu’elle va faire Notre-Dame des Simples après ses dix-huit ans ?

- Pas le noviciat, ma mère, avec tout le respect et l’infinie gratitude que je vous dois ; je serai plus utile au village où il n’y a ni hôpital ni argent pour payer le médecin, juste un guérisseur qui fait plus de morts au cimetière que de miracles.

C’est un crève- œur pour sœur Teresa,

- Et une perte inestimable pour Santa Maria, ajoute la mère supérieure.

- Mais il faut s’y résoudre Teresa, c’est le Seigneur qui le veut !

Ce dimanche de Pâques, froid et fleuri, chez Giuseppe et Caterina, on fête le cœur heureux, le retour de Rita à Nembro. Demain avec l’aide de son père, la bénédiction de la mère supérieure et l’autorisation de l’Evêque, elle s’installera à l’Ermitage Saint François tout en haut du village là où la route de l’ancienne léproserie bifurque et grimpe jusqu’à la carrière de pierre.

Les années passent et les souvenirs reviennent quand la journée et les travaux s’achèvent. Elle pense à sa marraine et son cœur se serre. Au quinze août, elle se rendra à Santa Maria Maggiore : quel bonheur ce sera de revoir sa chère Teresa !

Demain c’est samedi, Rita se lèvera tôt ; ils sont de plus en plus nombreux à s’arrêter à l’ermitage en rentrant au village. Les hommes redescendent fourbus de la carrière, recouverts d’une poussière grise, fine et sournoise qui pénètre jusqu’aux poumons ; elle leur donnera ce mélange de Simples et d’essence de pin qui purifie les bronches ainsi que le baume des montagnes qui soulage les reins.

Les femmes arrivent de la filature qui se dresse à l’emplacement de l’ancienne léproserie, les doigts en feu et cisaillés par les fils soie. L’eau glacée de la source fait des miracles et le calendula officinalis fait le reste. Certaines monteront dimanche à l’heure des vêpres, chercher la potion brune et amère qui fait revenir les menstrues.

Maintenant que tout est en ordre, dans son esprit comme au grenier, que la chaleur est douce, Rita va pouvoir se reposer sur le banc de pierre.

Le soir descend, tout s’apaise ; les bruits cessent ; dernier cri d’épervier qui traverse le rouge orangé du couchant ; le tilleul embaume ; de la terre monte une vapeur chaude, les simples exhalent leurs fragrances ; les parfums sont de plus en plus intenses et se mélangent à la brise légère venue de la vallée ; le jardin exulte ; jusqu’à l’extase.

Lina ne voit plus le jardin, ni le banc, Notre-Dame des Simples a disparu, tout s’est évanoui. Elle remet la photo de tante Rita dans sa boîte . Depuis l’arrivée de l’épidémie, que la quarantaine a commencé, chaque jour le rituel est le même : Lina va chercher la boite dans l’armoire de sa mère, sort la photo de Rita le jour de sa communion solennelle, et la regarde longtemps, tandis que la voix de sa mère lui raconte l’histoire de sa grand tante Rita, puis se tait.

- Il vaut mieux que tu ne sois plus là maman plutôt que de voir ça ! La Lombardie ne peut plus compter ses morts, ni tous les enterrer ; le mal, venu d’une contrée lointaine est sans merci : vieux, jeunes, riches ou pauvres, il n’épargne personne et se répand sur la terre entière ; c’est tellement injuste !

- Le mal n’est ni juste ni injuste ma petite Lina, il vient quand il veut ; il cogne à la porte et c’est le malheur qui entre ; et pas qu’une fois, crois-moi ; dans nos belles montagnes où l’air est si pur et l’herbe si verte cette histoire terrible on la connaît déjà ; à Bergamo, comme chez nous à Nembro, dans notre village si humble pourtant, si innocent, cette histoire de mort et de ténèbres, toi aussi Lina tu la connais, je l’ai racontée bien des fois, souviens-toi, c’est celle de Tante Rita.

- Ne pleure pas ma Lina ; le malheur vient quand il veut mais toujours il s’en va.

Lina a ressorti la photo de la boîte ; elle a jauni bien sûr, le temps a dilué la sépia d’origine ; mais l’éclat de Rita ce matin-là dans le jardin du couvent, lui est intact ; bien droite dans sa robe de communiante, comme elle est radieuse sous la fine dentelle du long voile, si long qu’on dirait une mariée s’exclame Lina,

- Une madone Lina !

- Un ange maman, un ange.

Sans doute sont-ils là Giuseppe et Caterina, en habits du dimanche, un peu intimidés mais si fiers, et le coeur léger quand ils reprendront le sentier escarpé qui, quelques kilomètres plus haut, les ramène à Nembro.

Au dos de la photo, la seule qu’on ait d’elle, tirée en autant d’exemplaires que de destinataires comptés et recomptés - un oubli serait un impair impardonnable - malgré l’encre pâlie on peut lire :

Rita Algarotti

Ventotto maggio 1871

Covento Santa Maria Maggiore - Bergamo

- Santa Maria Maggiore où Tante Rita a tout appris à Lina.

- Je sais maman, on l’a raconté hier, comment elle est devenue Notre-Dame des Simples, son retour à Nembro, le petit ermitage Saint François où tous se pressent, de plus en plus nombreux, tant sa réputation grandit ; maman quel rapport avec la quarantaine et notre épidémie ?

- Patience Lina on y vient …

C’est si bon d’entendre de nouveau la voix de sa mère, de rester des heures à regarder la photo...et voir tout réapparaître: la forêt, le petit ermitage, le jardin avec le grand bassin et le banc de pierre sous le tilleul où Tante Rita est revenue s’asseoir ; quel est cet air soucieux et préoccupé sur son visage ? Qu’est-ce qui a éteint l’éclat de ses yeux transparents ? Elle qu’elle avait laissée dans l’extase du soir. - un jour le mal cogne à la porte et c’est le malheur qui entre ! Les mots de sa mère résonnent douloureusement. Mais retrouvons Rita au petit ermitage...

Trois étés sont passés, ramenant, tant la réputation de Rita a grandi, toujours plus de visiteurs à l’ermitage ; Les Simples n’y suffisant plus, Rita va, court, vole dans les forêts et les alpages comme à ses huit ans ; les montagnes de Nembro sont un herbier géant à ciel ouvert et la précieuse moisson qui remplit le grenier, une providence.

Jusqu’au jour où les hommes redescendent de la carrière avec, en plus de leurs dos cassés et de leurs poumons remplis de poussière, une rumeur qui, en quelques semaines enfle, plus fort qu’une voile dans la tempête. Il se disait qu’au-delà les Alpes, de l’autre côté des frontières, un mal était arrivé, terrassant des gens par dizaines, par centaines même.

Les femmes de la Filature disaient la lèpre, d’autres la peste ! Au village beaucoup disaient le choléra ! Le choléra est encore dans les mémoires, des milliers de morts, des familles entières décimées, pauvres et riches, des châteaux, des fermes, des fabriques, des champs, des vignes désertes. 1832 resterait à jamais l’année du Choléra, gravé dans le marbre des caveaux, une ville fantôme surgie en quelques mois de la terre de Nembro. Lèpre, Peste ou Choléra, tous avaient peur, tous tremblaient, et priaient ; certains, de plus en plus nombreux, se claquemuraient.

Voilà à quoi elle pense Rita, le visage assombri par ces funestes nouvelles qui la terrifient. Aujourd’hui le mal lointain et invisible se rapproche ; ce matin, une femme enveloppée dans un grand châle noir, si maigre et si pâle que Rita crût voir la mort en personne, est venue chercher du secours, un remède, pour sa mère couchée depuis deux jours et trois nuits, son corps entier recouvert de pustules, tant qu’elles se touchent ; pareil sur le visage et aussi cette odeur,

- Une odeur comment ? Demande Rita ;

- Horrible ! Horrible ! Répète la femme dans un sanglot, une odeur d’animal mort, de pourriture…

Notre-Dame des Simples sait que la maladie cette fois sera plus forte qu’elle : non, ça n’est pas la lèpre, pas la peste, pas plus le choléra, c’est la Variole, dont Teresa l’a instruite, qu’elle sait fulgurante et impitoyable - la variole qui dévore et décompose les chairs plus vite que la mort même.

Après une nuit sans sommeil et avoir prié Saint Martin, Saint François et Sainte Rita, sa sainte patronne et celle des causes désespérées, quand point le jour, sa décision est prise, l’unique décision à prendre . La lettre écrite sur le champ partira pour Bergamo le soir même.

Huit jours plus tard exactement, deux coffres arrivaient à l’ermitage, l’un rempli de sachets de valériane par centaines, l’autre bourré d’épaisses couches de coton où une multitude de petites fioles est enfouie. Une bénédiction ! Et encore un miracle de Teresa! S’écria Rita en remerciant le ciel, tous ses saints et, par-dessus tout, sa très chère marraine.

Désormais et jusqu’à nouvel ordre, la porte de l’ermitage demeurera close : personne ne doit plus pénétrer dans l’enceinte. Avertie de l’arrivée des visiteurs par la cloche du porche, Rita vient, déverrouille le petit battant, introduit dans la lucarne la valériane et la précieuse fiole d’opiacée, de quoi, faute de pouvoir les sauver, adoucir d’un sommeil miséricordieux l’agonie de ces malheureux.

C’est un hiver sans fin, des mois et des mois à aller et venir, de la porte au jardin, où même les Simples ont perdu leur utilité. Enfin le mal s’épuise, le malheur se lasse et l’épidémie se termine.

Plus rien n’est et ne sera plus comme avant. Nulle part. La révolte gronde et gagne toute l’Italie jusqu’à la Lombardie. Quand cette interminable et terrible nuit enfin s’achève, on est en 1900 et Nembro se réveille en République. Le vieil Hospice Santo Martino a cédé la place à l’Hôpital, flambant neuf et moderne où tous pourront être soignés.

Nembro a enfin son école. Les enfants, même les plus pauvres, même les orphelins, bientôt sauront lire et écrire.

A l’ermitage aussi les choses ont changé. Dans le coeur et les yeux de Rita une flamme s’est rallumée. Lina le voit bien, l’éclat dans son regard, la joie qui irradie son visage, de nouveau elle rayonne ! On dirait un ange !

- Une madone Lina !

- Un ange maman, un ange !

Elle la voit qui s’attarde dans la lumière du soir ; la brise qui monte de la vallée est plus fraîche. Septembre n’est pas loin. Demain Rita quittera l’ermitage et le jardin des Simples. Au village, l’école n’attend plus qu’elle pour ouvrir ses portes. Notre-Dame des Simples laissera la place à maîtresse Rita.

- Dans l’école où est allée nonna ?

- Oui Lina, dans celle-là.

- C’est Tante Rita qui lui a appris à lire et à écrire ?

- Oui, c’est là qu’elle a tout appris Lina... L’image soudain se brouille, tout s’estompe et disparaît.

Lina range la vieille photo dans sa boîte et la boîte dans l’armoire.

Ici aussi l’épidémie est finie ; Lina crie sa joie :

- Le mal est reparti !

- Je te l’avais bien dit ma toute petite : le malheur vient quand il veut mais un jour il s’en va. Ce jour est venu ma Lina.

Viviane BIASIOLO

5 avril – 9 avril 2020

Villeneuve /lot



Les simples sont des plantes aromatiques, médicinales, cultivées dans les monastères à partir du 12ème Siècle.







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