Rechercher

Le raboteur de langue Texte de Nathalie Leclerc


Le Raboteur de langue


Ce petit bonhomme n'a pas de signe particulier sinon qu'il porte un béret en toute saison, l'élégant béret des Agenais du début du XX° siècle. Sa voix rocaille un peu. Je le regarde marcher et je me souviens du vieux professeur Planes, qui sortait on ne sait d'où et qui surgissait avec sa cape et son béret devant l'amphi de la faculté des Lettres en récitant déjà le répertoire romantique, son cours consistait à réciter -réciter et non pas dire, ni lire, ni surtout commenter- il récitait Vigny, Hugo, Baudelaire, des kilomètres de vers. Il savait ça par cœur, n'enlevait ni sa cape ni son béret, disparaissait à l'heure échue, et si on le rencontrait dans la rue on se demandait s'il récitait encore. On ne songeait pas à se moquer de lui, pas plus qu'à prendre ce personnage surgi d'un temps improbable pour un doux-dingue. Il me fait encore rêver aujourd'hui, le professeur Planes.

Mon petit bonhomme est plus jeune mais le béret est le même. Il parle avec les mêmes mots. Il se présente comme Raboteur de langue. De sa voix rocailleuse, il parle la langue du professeur Planes. Traitez-le de passéiste, il vous rira au nez, de conservateur, il vous dira que décidément vous n'avez rien compris. Un raboteur, dit-il, rabote. Avec un rabot ou une varlope selon l'ampleur de la difficulté. Avec une serpe s'il le faut.

Je rabote les mots abstraits, les « accessibilité » ou « dangerosité », j'élague les branches snobs et inutiles, je taille et je rends leur vigueur à « danger » et à « accès », je sépare « problème » de « problématique », je rogne « être en capacité » pour retrouver la force de « pouvoir ». Je serpe le ridicule de la radio ou de la publicité, je m'efforce de le tailler en pièces – il rit, tenez, ce « tartinabilité », croquignolet et peut-être, qui sait, ironique, qui permet sûrement une chose délectable sur du pain frais, je le taille en copeaux menus, fins comme le chocolat que ma mère éparpillait sur mon quatre-heures !

Il entend sabrer les excès d'abstraction absconse, éliminer les tics et « éléments » de langage qui font un mal insidieux. Il fait du nettoyage. Et de la prévention. Raboter est un travail d'utilité publique, sans quoi...Il prend un air grave. Sans quoi ce sont ces formules absconses, ces «  éléments » des discours politiques qui viendront penser à votre place. Si « personne en état de mobilité réduite » remplace élégamment cul-de-jatte mais ne le guérit pas, n'oubliez pas que la « vérité alternative » est carrément un mensonge. En installant des vidéos partout, certain prétendait que nous n'étions pas « surveillés » mais « protégés ». Avez-vous une idée de ce que peut bien vouloir dire la tumeur d'abstraction qu'est la « redimensionalité capacitaire  » ? Non, évidemment, eh bien ! c'est la trouvaille novlangue de ceux qui se cachent pour parvenir à la suppression de lits à l'hôpital !... Rabotez ! La langue confuse sert à cacher, ne gardez dans vos bouches que des mots précis, que vous pensez clairement. Faites des copeaux avec les oripeaux et confiance à la bonne langue de Hugo, de Baudelaire, de nos contemporains Quignard, Orsenna, Echenoz! Espiègle, il murmure : vous pouvez garder l'argot des mômes, il est trop ouf, gavé marrant !

Soudain il se renfrogne, je perds beaucoup de temps à bouter l'anglais hors de nos bouches, les link, main stream, easy way – et le fameux « fake news »- qui heurtent les oreilles britanniques et nous rendent idiots.


Avec son béret à l'ancienne, prendrait-il l'air bougon d'un triste nationaliste ? Serait-ce possible ? Pffft,

j'aime l'anglais, le bel anglais, comme j'aime notre langue. Je vous présenterai mon collègue et ami le

Raboteur de langue anglais, à Madrid nous avons le même fournisseur de lames à rabot. Et nous nous efforçons d'aller nous ravitailler ensemble, le même jour. Nous nous retrouvons dans un restaurant de Lavapies tous les trois, Mr Smith raconte en anglais, je pérore en français, notre fabricant de lames en castillan, nous sommes heureux de nos mots précis, simples, le plus souvent concrets. Une traductrice nous accompagne quelquefois, elle éclaire nos propos s'il en est besoin.

Il remet en place son béret, il rit, ce bistrot merde !, c'est notre hymne à la joie !

43 vues
This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now