Rechercher

Le Grand Désiré - Texte de Maryse Vaugarny

Mis à jour : avr. 10



Quand les dieux se fatiguent de l’Olympe, du bon ciel bleu, du nectar et de l’ambroisie, c’est que quelque chose de sérieux se passe chez les Mortels. Comme ils ne perdent jamais une occasion pour redescendre, quand on propose à Désiré de se couler parmi les Mortels pour jouer encore une Fois le rôle de Jupiter déguisé en mouche, il ne cache pas sa joie.


Il a gardé son costume datant de sa dernière escapade et tout en l’enfilant, le voilà bourdonnant de plaisir. Son sempiternel régime céleste ne lui a pas fait prendre un gramme et il frétille comme un nouveau né. Bzzzzzzzz !


De Corona, on ne connait que le nom. L’approcher pour le charmer et lui demander de rejoindre les tréfonds de l’Enfer sera un délicieux entracte. De plus, s’il réussit, Orphée lui promet une fête spéciale. Désiré est sûr de lui. Un sacré coup de foudre dont il a le secret fera se retourner Corona et lui sera fatal !


N’ayant pas imaginé une seule seconde l’absurdité de sa conduite, tout occupé à son désir de folâtrer, il se demande quelle apparence peut bien prendre Corona pour séduire autant de Mortels sans se réfréner ni se faire prendre. Et il se persuade que cette petite pute n’échappera pas à sa foudre.


Dans l’Olympe, on est esclave du regard des autres et de l’opinion publique. Désiré sait que le domaine dont les Mortels sont les Rois, n’est qu’un travers de la demeure des Dieux.

Quand il atterrit au mieux de sa forme, il ne sait que penser tant les chants des oiseaux le remplissent de tristesse. Ce n’est pas du tout ce qu’il avait imaginé ! Au milieu du charmant tableau de Jadis, une spacieuse usine malodorante dotée d’une énorme cheminée crache un panache d’une noirceur tonitruante. Les choses ont bien changé depuis qu’il n’était pas redescendu. Point de bergère, point de narcisses à cueillir pour ramener à sa bacchante préférée. Allons au ruisseau ? La source a été captée, rien à boire.

Assommé, il tourne sur lui-même comme la mouche et le bourdon, quand ils sont partagés entre le désir d’entrer en la fleur et de sortir de leur dessein. Les voici confinés à rêver et leur perpétuelle insatisfaction les rend insatiables et tragiquement ridicules. La prairie ressemble pourtant à une belle pièce montée et chaque fleurette pourrait y tenir le rôle qui la compose. Ce serait juste Vérité et tout coulerait de source.


C’est alors qu’une drôlasse agite une menotte hors de terre et hisse sur son crâne une couronne. On n’est jamais mieux couronné que par soi-même. L’éphémère reine passe son temps à apparaître et disparaître pour mieux surprendre et posséder.

Autoritaire, possessive, elle s’astreint sans relâche aux ordres donnés par l’ombreuse pensée qui la domine et à laquelle elle se soumet, pensée obsédante qui lui a enseigné qu’elle allait bientôt tenir le pays des Mortels sous sa coupe.


Juguler une masse est un défi de Reine. Il faut pour cela des outils et un cœur d’acier. C’est pour cela qu’on m’a faite, pense Corona. Tournée sur elle-même, seul l’intéresse tout ce qu’elle n’a pas encore. Qui est-ce ? Captive de son désir pour le petit Mortel gesticulant et entravant les herbes comme au travers des nuages, elle tourne et retourne son écume dans sa bouche.


Cependant, rien ne semble affoler Désiré et cela le rend très suspect. Qui ose feinter ? Quel énergumène l’affronte sans la craindre ni baisser les yeux ? Cela lui plait pourtant et bientôt elle émet des signes de mécontentement envers celui qui n’a peur de rien ou montre une grande inconscience. Allons voir cet incongru ridicule. Allons lui faire savoir notre saliveuse présence.


Plus la précieuse émet ses tentacules rétractiles, plus Désiré se dit que la chose est plus aisée qu’il n’a imaginé. Quand ils sont bien fatigués de danser, Corona s’appuie sur sa mine baveuse, fait mine de s’étirer et se relâche, la tête appuyée sur ses mains. Souriante, repue, son venin bouillant au creux des joues, elle n’a qu’à attendre qu’il s’approche et elle lui soufflera dans les naseaux. Elle me regarde avec envie, pense Désiré qui tient ses distances. Elle me kiffe.


Tout là-haut, Orphée jette un œil. Il pourrait suffire à Désiré de lancer sa foudre à cette Faconde. Mais Désiré semble ne plus se rappeler qu’on compte sur lui ! Alerte ! Ses belles ailes qu’il a pris soin de détacher pour ne pas les abîmer, luisent de plaisir au soleil. Il est tout entier offert au sacrifice. Orphée souffle de rage. Quel sot ce Désiré. Vite, ma lyre !

Maintenant la soirée rend les oiseaux plus friands et les pâquerettes se répandent en nappes blondes au milieu des pissenlits, des violettes et des poireaux sauvages. Corona, avisée, réfrène son instinct et sa curiosité, attentive au moindre signe. Ses joues pulpeuses et gonflées signent que la replète est prête. Mon venin chauffe, il ne faut pas tarder.


Chacun sait qu’Orphée est capable de charmer les profondeurs des Enfers. La mitraille de sons et de plaintes qu’il envoie incite Corona à se délester de sa confiserie qu’elle dépose gentiment au creux de la prairie. Ce petit bouillon attendra sagement la fin de ma pause méritée.


Maintenant que Désiré est Mortel et que ses ailes luisent au soleil, Corona s’abandonne. Elle vient vers lui, les joues bien rebondies et sait que dès lors qu’elle entrouvrira ses lèvres, son poison atteindra Désiré et lui brûlera le cœur. C’est le moment, j’y vais.

Mais Désiré ne la regarde pas et le moindre chatouillis est ressenti comme une provocation. Alors elle tourne, tourne autour de lui. Que de talents déployés pour le subjuguer.


Cela dure. Corona voudrait se faire aimer mais ne sait pas s’y prendre. On n’apprend pas à se faire aimer quand on est né dans une prison de verre. On apprend juste à voir sans être vu. C’est là tout son don. On est presque la nuit maintenant, quelques lueurs rouges zèbrent le ciel pour en inventer les contours.


« Pourquoi n’oses-tu pas te monter telle que tu es ? demande Désiré. Corona fait la moue.

— Penses-tu que les Dieux se montrent tels qu’ils sont ? »


Une note de Lyre, plus fine que les autres, tinte sur le soir profond et les pensées confinées de Corona libèrent sur son visage deux lacs noirs profonds. Au contact de la lyre, Corona ne manifeste plus de retenue. La sève qu’elle déblatère semble la dissoudre et la contraindre de l’intérieur. Ce que Désiré voit alors est implacable. S’il est écrit qu’elle fut d’abord une herbe puis un animal, il apprend ligne après ligne, qu’en elle sont passés tous les élans et les fils de la vie. Corona arrive de l’île où l’on ne peut plus naître et portée par les éprouvettes il y a trois cent ans.

A l’époque, les Mortels emplissaient leurs tubes à essai de marées descendantes et montantes qui alimentaient la Fosse. Elle était née entre deux virus, nourrie au compte goutte des méchants visages obsédés par le gain. Un jour, on l’oublia. Corona passa la fenêtre, courut à travers les marécages, les barrières de joncs, absorba les nuages, s’en fit des ponts.

Elle se ferait un Pays du paysage. Ce serait Le pays du Confinement. Les contours en seraient les Confins. Les frontières seraient celles du discernement. Ce n’est pas la Terre qui doit arrêter de tourner, ce sont ses habitants qui devaient cesser de tourner en rond.

Beaucoup d’entre eux disent que le grand silence leur fait du bien. Certains osent dire qu’il faudrait de temps en temps tout arrêter. Certains ressentent un curieux bien être. Ils disent Nous serons ceux qui auront connu le grand arrêt. Rien ne sera plus jamais pareil. La réponse à la question qu’ils se sont posée cent fois leur est enfin donnée. Oui, vous pouvez tout arrêter. Mais le voulez-vous ? Une question en entraine une autre. Le ferez-vous ? Le bruit des écus sonne tant et tant dans votre tête. Votre malveillance vis-à-vis de vos ainés. Votre incapacité à reconnaitre d’où vous venez, à renier vos origines est le mal dans toute sa puissance.

Corona, hébétée, regarde Désiré :


« Nous sommes tous habités par le temps. Il me semble entendre le son du ver à bois dans l’horloge chaque nuit et ce n’est que la poussée des secondes. Je n’en ai plus pour longtemps. »

Quand il sentit sa tête rouler dans sa main, Désiré observa qu’elle était déjà flétrie et ne comportait plus aucun piquant. Elle était redevenue elle-même et elle disparut sans un souffle, simple voyelle imprévue qui allait retrouver son buisson d’origine. Il se demanda combien de temps cela prendrait.


Désira se leva. Il avait l’impression d’avoir mille ans. Il ne reprit pas ses ailes. Quand il se retourna, l’usine avait disparu et sa méchante fumée. Le ruisseau courait gentiment à travers la prairie comme à son origine. Des hommes en scaphandre s'embrassaient et dansaient.


La question qu’il poserait à tous quand il serait revenu à l’Olympe était essentielle.

Faut-il que les Dieux changent pour que changent aussi les Mortels ?


Maryse Vaugarny

27 vues
This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now