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LE DECONFINEUR - Texte de Maryse Vaugarny

Mis à jour : mai 12




Le confinement fera couler beaucoup d’encre mais je ne suis pas certaine que nous aurons envie de lire ces toupies tournées vers l’intérieur, ces moulins à pensées crépusculaires qui raconteront leur désir irrépressible que tout redevienne comme avant, l’insupportable avant avec son bruit infernal.

Le coup de frein brutal a cependant épargné les canons du camp de Caylus que j’entends de mon jardin. Assourdissants coups martelant le silence. Cependant la nuit tout s’arrête. Alors le chant des grenouilles semble tinter sur le fond de l’air tiède, la lune sort de son voile et Vénus apparait. Oh tant de quiétée et de douleur emmêlées. Vénus. Ronde et lente. Brillante. Fascinante.

Le Déconfineur doit être de l’espèce des orpailleurs. Non pas des empailleurs. Au temps où les marchandes de fleurs poussaient leur charreton sur les trottoirs, comme il devait être bon de descendre de son immeuble et remonter les bras chargés de fleurs fraîches odorantes. Je voudrais porter du lilas à tous ceux qui n’en ont pas. Et les chants des oiseaux qui vont avec, leurs petits becs tendres couplés aux grappes et leurs yeux vifs comme l’éclair. Voir un oiseau c’est manger un morceau de ciel. Croquer un raisin c’est sentir le début de la fin.

Je me demande bien ce qu’il est advenu de la dernière marchande de fleurs. Je me demande bien ce qu’il est advenu du Déconfineur. Combien de vers à bois devront sucer l’horloge avant qu’il ne se décide à passer par chez nous.

Seul un coup de dés sortira le monde de la torpeur où il s’est mis. Tout aurait bien pu être autrement. Ce qui compte pour beaucoup, c’est de s’acheter un paquet de chips et du coca, du whisky. Et alors ? Me rétorqueront certains. Retourner au restaurant. Boire des coups entre potes. Et alors. Effectivement.

Certains imaginent le Déconfineur comme un grand sorcier. Mais les sorciers n’existent pas et quand bien même, ils ne feraient rien. Ce monde leur va bien, sinon ils n’auraient plus de travail.

Quand les pains étaient plus grands que les petites personnes, on chargeait prestement les panières dès qu’ils étaient cuits et quand on arrivait à la maison, l’odeur restait longtemps sur nous. Maman nous disait Vous sentez le pain, tout le temps. Mes parents aimaient tellement fabriquer le pain pour les autres qu’ils ont appelé mon petit frère Brioche. Le pain, c’est quelque chose qui manque quand on n’en a pas. Tout comme l’herbe et les tendres pissenlits. Un jardin quand on vit sous les toits.

Dans mon jeune temps qui n’a pas pris une ride, il y avait encore des jardins ouvriers. On n’avait pas honte de dire que l’on venait d’une famille d’ouvriers. Savoir faire quelque chose de ses mains était une qualité raisonnable et satisfaisante. Peu de gens cherchaient à être quelqu’un d’autre. Il y eut dans ma famille des ferblantiers qui arpentaient les campagnes en charrette, des savetiers qui chaussaient les paysans et les citadins, des cafetiers qui leur donnaient à boire, des couturières qui avaient leur propre machine et travaillaient chez elles pour ces dames. Il y eut des domestiques qui travaillaient dans des châteaux et cela donna à la gente féminine des travers de maniaquerie - on aime le travail bien fait - jusqu'au boutistes - et un autre regard, plus approfondi. Celui des miroirs sans tain qu’on nettoie sans vergogne car on ne croit plus aux fantômes depuis longtemps.

Mais quand les temps sont traversés par des crises, nous sommes toujours rappelé à l’ordre des choses simples. Il reste que notre étoile la Terre qui est aussi une planète simple pourrait s’amouracher d’un vent qui nettoierait tous les démons qui nous insupportent : ce vent coulis ou vent bleu serait le long ruban coulé de l’encre, qui au lieu d’assécher les voies respiratoires, ouvrirait les trachées, débloquerait les courants, libèrerait les voix qui se taisent depuis longtemps.

Le vrai pouvoir, c’est celui de l’encre. L’encre nous use et nous renouvelle à force de se vouloir indélébile. Je lis que certains attrapent des étoiles pour les remettre à leur place. Des empêcheurs de tourner en rond sont en train de naître. Des derviches tourneurs. Des raboteurs de langue. Des voleurs de larmes. Des A R A C E L I qui se prononcent comme des formules électriques. Des raccommodeurs d’enfants.

Lire ce qui nous suffoque est encore une façon d'apprendre et de se retirer. Une chose très curieuse aussi est qu’on a toujours envie de posséder ce qui nous a manqué. Il faudra se le rappeler.

Maryse Vaugarny

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