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Le raccommodeur d'enfants - Texte de Jacques Leclerc

Mis à jour : mars 25

Le Raccommodeur d’enfants


Devant la solide armoire en bois de chêne, la petite fille tend la main, l’index dirigé vers le meuble transmis de génération en génération. Sa grand-mère, d’un geste délicat ouvre la mystérieuse porte gémissante. D’une petite boîte en porcelaine, elle tire une bouchée en chocolat garnie de fondant et d’éclats de noisettes. La petite fille regarde la vieille femme avec tendresse et un large sourire rieur. Pendant que la fillette croque délicatement dans la friandise, la porte se referme en emprisonnant l’enchantement sucré qu’elle détient depuis déjà plus d’un siècle. L’innocent bonheur de l’enfant fait chaud au cœur.

Débordante de félicité, elle s’épanouit dans l’affection et le respect.

L’aïeule est comblée de voir sa progéniture si heureuse. Néanmoins, elle n’oublie pas que des millions d’enfants dans le monde ne bénéficient pas de ce bonheur. Elle aimerait tellement que tous les enfants, déchirés par la séparation, lacérés par la guerre, balafrés par l’immigration, tiraillés par la faim et la soif, tourmentés par la peur et la honte, flagellés par la crasse et le froid et meurtris par les abus, soient épanouis !

Bon dieu. Que faire ?

Un souvenir survint. Le souvenir d’une discussion qu’elle avait eue avec Jean Nicolis alors qu’elle n’était qu’adolescente.

Chez elle, on parlait souvent de la guerre qui venait de se terminer et de celle qui allait bientôt commencer. Elle détestait entendre parler de guerre. Alors elle sortait pour rejoindre le tunnel de verdure qui conduit chez Jean. Passer devant la fontaine située à quelques dizaines de mètres de la maison, sous la futaie descendre le chemin qui longe le ruisseau en dessous du petit pré, éviter les flaques en sautillant de cailloux en cailloux et musarder jusqu’au pont levis.

Le pont levis de Jean.

Ensuite le ruisseau se perd dans un large lavoir avant de repartir le long du grand mur menotté de ronces et bordant la propriété du vieux.

Il suffit d’appeler Jean en criant et Jean accourt. Il abaisse le pont minutieusement et vous tend ses bras en signe de bienvenue.

Le sourire aux lèvres, elle s’engage sur le pont en faisant claquer ses godillots usés. La traversée à peine terminée, Jean la précède dans l’unique allée du jardin. La fillette entre dans le monde merveilleux de Jean. Le jasmin des poètes embaume de son parfum intense et subtil de fleur d’oranger. Les abeilles grappillent et font récolte sur les fleurs. Les oiseaux volettent sous les grands arbres chargés de protéger les plates-bandes du potager soigneusement alignées et sarclées. Les fleurs côtoient délicatement les salades, fèves et autres légumineuses. Les fraisiers en fleur promettent de jolis fruits sucrés. Sous le cerisier, l’épouvantail délavé ne fait plus peur aux oiseaux chapardeurs. Au bout de l’allée, le thym dévoile son parfum et rivalise avec les pieds de menthe poivrée.

Jean fait grincer la lourde porte bleue et la referme violemment derrière eux.

Figée, la tête dans les épaules, la gamine est subitement entourée de bestioles bruyantes. Les oies de Guinée se trémoussent pendant que les poules picorent sans se préoccuper du cochon grognon et recouvert de boue. Les canards hésitent à quitter leur flaque d’eau, les lapins sautillent autour des visiteurs et les poules du pharaon cacabent tout en cherchant quelques baies.

Les enfants sont leurs amis.

Le chien exprime sa joie en remuant la queue alors que le chat, assis sur le pas de la porte, attend sereinement une caresse qui ne tardera pas.

Cette petite cour complètement entourée de hauts murs est le royaume des animaux et des enfants.

Ils entrent dans la grande pièce sombre au sol en terre battue.

Le lit de Jean, recouvert d’un énorme édredon en satinette bordeaux trône à gauche de la pièce, juste à côté de l’unique fenêtre. Accroché à la crémaillère, le faitout, noirci par la fumée, mijote doucement sur les braises étincelantes de l’âtre.

Jean Nicolis a connu la grande guerre et les tranchées. Il en est revenu sur ses deux jambes, mais dans sa tête, il préfère garder de la musique. Le vieil homme au pantalon gris trop court, veston trop petit, grande barbe blanche, longs cheveux attachés en queue de cheval, marche toujours d’un pas léger, rythmé par son sifflement enjoué. Il est heureux. Il aime les enfants, les gens et les animaux. Pourtant il a connu des horreurs dans les tranchées. La peur et la faim bien sûr mais surtout la mort, les corps mutilés et éventrés, le sang, les cris.

Il en parle peu.

La fillette se souvient de ce jour. Assis tous les deux devant la cheminée, ses rides se sont creusées, son teint a blêmi et ses mains noueuses se sont crispées sur ses genoux.

Quelques larmes blotties au coin des yeux.

— Tu sais, Petite. La guerre est un monstre imbécile inventé par les hommes. J’en ai vu des atrocités dans les tranchées. Même les rats vomissaient… Le plus terrible a été lorsque les combats ont cessé et que nous sommes partis sur les routes. Des enfants par centaines, seuls, abandonnés, errants, blessés toujours, mutilés souvent, affamés et malades. Ils n’avaient même plus de larmes. Et nous, nous étions impuissants. Incapables de les aider.

Ses larmes blotties au coin des yeux coulent sur son visage.

— Il ne faut plus. Plus jamais ça. Jamais.

Les enfants sont l’avenir des Nations. Il faut les protéger. Les laisser grandir, se construire et s’épanouir dans le bonheur et la paix, avec leurs parents et leurs camarades. Sans les enfants, le monde n’a plus de soleil.

— Mais, comment faire Jean ?

— Après ce maudit carnage inutile, avec les copains de tranchées encore en vie, nous avons créé une Amicale. Son objectif, sans prétention, était de prendre sous notre aile un gamin fracassé et orphelin. Alors, nous en avons pris un, puis deux et même quelque fois trois. Il y en avait tellement ! Dans nos villages respectifs, nous étions admirés et petit à petit des familles nous ont suivies dans cette démarche. Les villages revivaient et les écoles se remplissaient. Nous retrouvions un peu de bonheur et de quiétude. On nous appelait les Raccommodeurs d’enfants. Eh oui ! les Raccommodeurs d’enfants !

— Pourquoi ce joli nom Jean ?

— C’est comme quand tu déchires ton veston. Ta maman le raccommode pour le rendre encore plus beau et que tu puisses le porter à nouveau. Elle passe beaucoup de temps à la lumière du jour à repriser avec soins la déchirure du vêtement, elle ravaude inlassablement l’étoffe, à l’aiguille, pour la rendre plus solide et sans faille. Eh bien, nous, les Poilus et les familles accueillantes, nous avons raccommodé les enfants déchiquetés par la guerre pour les rendre encore plus beaux et plus gais qu’avant.

— Vous avez fait comment Jean ?

— Oh c’est simple. Très simple. Il suffit de les aimer.

— C’est tout ?

— C’est tout oui. Mais c’est déjà beaucoup tu sais. Tout est dans la façon d’aimer.

— …

— On croyait qu’elle serait la der des ders. Une autre a éclaté. La furie

la haine, le racisme, la xénophobie, tout s’en est mêlé. Une fois de plus l’homme était devenu enragé.

— Que sont devenus les enfants raccommodés ?

— Pour certains, devenus adultes, ils sont partis se battre, d’autres ont

été déportés, d’autres ont préféré fuir à l’étranger. Mais d’autres enfants ont été à nouveau déchiquetés, mis en lambeaux par la violence des hommes, broyés par la souffrance, mis en lambeaux par la séparation. Tout était à refaire.

— Après la guerre, tu as recommencé à raccommoder les enfants ?

— Non. Je ne pouvais plus. Cette nouvelle guerre fut différente,

sournoise. Le pays occupé par l’ennemi se divisait. Dénonciations, rafles d’enfants, déportation, extermination. J’ai été déporté parce que j’avais caché des enfants. La grande guerre tua beaucoup d’hommes, celle-ci inventa le pire : la solution finale. A mon retour des camps de déportation, mon corps décharné ne pouvait plus raccommoder les enfants.

Un grand silence se noya dans les larmes de Jean. La petite fille posa sa main sur le genou de Jean. Elle lui dit bonsoir et regagna sa maison en passant par la ferme d’Antoine. La gamine bouleversée se promit de revenir voir Jean très vite. Il ne pouvait pas abandonner le raccommodage des enfants. Ils les aimaient trop pour les abandonner. Le dimanche qui suivit, Jean, comme tous les dimanches alla à la Grande Messe de onze heures. La petite fille l’accompagna. Après la célébration, ils se retrouvèrent assis sur le caveau des parents de Jean. Il expliqua à l’enfant que l’Amicale avait continué son œuvre. Puis la reconnaissance gagna tout le territoire et les politiques s’en mêlèrent. Alors l’Amicale fut mise sous tutelle de l’Etat, financée et professionnalisée par l’Etat. Il disait être fier de cela. Les raccommodeurs avaient changé de nom mais ils raccommodaient toujours autant et leur travail se spécialisait au fils du temps. Il disait aussi avoir de l’amertume et de la colère.

— Pourquoi cette colère Jean ?

— Parce que les hommes sont restés des êtres cruels et prédateurs. Il

y aura toujours des enfants cabossés à cause de la bêtise humaine.

— C’est quoi la solution Jean ?

— Bon Dieu. Prier. Prier Les Dieux. Tous les Dieux.

Jacques LECLERC

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