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Madame Flore - Texte de Maryse Vaugarny

Mis à jour : avr. 19






Il faudra bien que je vous raconte un jour, comment, après avoir serré la main d’un chef Indien, j’ai senti pâturer en moi les sauvages chevaux dans les hautes terres. Je n’ai pas pu me laver la main pendant plusieurs jours, jusqu’à ce que je concède que les grands noeuds gordiens avaient été définitivement tranchés aussi lestement, innocemment qu’une main donnée retirée.


Mais ce n’est pas mon sujet aujourd’hui, quoique toutes les idées se conjuguent. Qui sait au juste comment madame Flore est revenue me hanter. Et comment ne pas penser aux fleurs en pensant à celle qui nous prodigua autant de soin.



Si un jour vous êtes privé de liberté, vous rêverez d’aller à la boulangerie chercher un bonne petite baguette et vous résisterez à croquer le quignon avant d’arriver à la maison parce qu’avec du café et du beurre salé, c’est bien meilleur ; à moins que vous ne dégustiez votre tartine au bistrot du coin. Mais depuis longtemps, il n’y a plus ni pain ni beurre salé dans les bistrots, ni œuf dur. Pendant le Temps des fuites, tous les cafés ont fermé. Les brasseries, les marchands de fleurs. Et même s’offrir un bouquet de lilas entre voisins par dessus la barrière, était interdit ou suspect.


J’y suis. Dans cette cité qui avait tout de l’âcre et du lugubre, j’arrivais avec un corps d’enfant et un esprit neuf. Je ne me souviens pas du numéro de l’escalier ni du numéro de l’appartement mais derrière le bouton de porte du 5ème, vivait madame Flore et dès que la porte était poussée, elle apparaissait au milieu d’une débauche de couleurs. Je ne connaissais encore rien au monde des cigales et du midi, mais le froufrou des étoffes tissait un cadre et un son voluptueux dans tout l’immeuble. Tout autour et derrière les fenêtres de l’appartement, les autres fenêtres des autres appartements s’étaient évanouies, remplacées par un orchestre, des balcons, des loges, des balustrades et nous pouvions nous asseoir dans les fauteuils recouverts de velours, placés juste devant la scène, dans un théâtre qui avait déjà brûlé deux fois.

Madame Flore y avait été couturière. A la fin de sa carrière, comme elle était assez pauvre et n’avait pas eu d’enfants, elle nous prit en garde.

Ma sœur et moi, libres dans l’appartement de madame Flore, nous sentions comme des papillons lâchés sur la prairie. Tout était en ordre et l'on pouvait toucher à tout. Les tables fleuraient la nacre et les paillettes, la poussière d'ange, l’organdi, la soie. J ‘appris la saveur du mot Fermoir et confiné, que je conjuguais avec le crépuscule et le moment où la clé tournait deux fois dans la serrure, alors que nous quittions l’appartement. Je me sentais alors un corps de papillon, noir, sans ses divines ailes.

Dans cet appartement des années 50 - l’immeuble le plus long d’Europe vous imaginez - madame Flore donnait toute la place à tout ce que l’on garde ordinairement au fond des tiroirs. L’immeuble démodé par le passé qu’il enfouissait, devenait un monument à tiroirs et nous, les statues d’un autre temps, statues des coulisses, glissant sur le temps, ayant le pouvoir de lever et baisser le rideau, comme nous l’entendions.

"Chaque valise est une sacristie du costume", disait madame Flore. Madame Flore raconte comme s’il s’agissait d’un secret : "Je cousais pour les danseuses. Voici un taffetas vermeil qui a la qualité du poudroiement sous le talc des lampes. C’était celui de l’Oiseau Phénix."



Les noms des régions traversées avaient le don de me propulser sur d’autres continents : me voici sur Le lac des cygnes et je voyais réellement les étoiles du Bolchoï tandis que des Américaines enfilaient avec mille précautions les bustiers étroits qui se refusaient à d’autres corps que ceux de ces oiseaux clairvoyants et flamboyants. Pour madame Flore, ces habitants des feux de la rampe étaient des anges, passant du visible à l’invisible, condamnés à vivre sur les planchers de l’extrême, planant au-dessus des coulisses obscurs où chacune à sa rampe tremblait avant de s’élancer.

Le même goût de l’apparition régnait chez madame Flore. Il fallait qu’elle tire un tiroir et nous étions sur le fil aussitôt. Je les imaginais, je les voyais, tout le temps au bord de l’accident, excitée par la veille extrême de la vieille dame car c’est par là que tout arrive. Un faux mouvement et la parure pourrait se déchirer. Un faux pas et voilà un pli qui n’existait pas. De tous ces visages lunaires, phosphorescents, je garde l’ombre bleutée et réfléchissante des ailes de gaze beurrées. Des entrechats et du sourire de Casse noisette.

Cela m’apprit à considérer autrement ces pièces qui auraient dû être des repoussoirs. Je compris que les petits appartements dormaient sur du cash. J’ai rencontré plus tard un vieux soldat qui avait collectionné les papillons pendant toutes les années de guerre en Indochine et ailleurs. Il en avait des centaines au fond de son armoire. Il les sortait comme des timbres précieusement, les auscultait à la loupe, notant sur chaque enveloppe aussi peu épaisse qu’un pétale, la provenance de la rareté. Leur demandait-il pardon, en s'astreignant à ses découpages nocturnes ? J’imaginais le tireur marcher la nuit dans les marécages. Approcher l’insolite blancheur qui venait de se poser sur sa tunique.

Une autre petite fille ayant silencieusement tiré le dernier tiroir de la commode sortit de leurs plis savants, des robes de princesse moirées. Elle vivait avec sa maman, veuve et brune. J’appris ce mot, veuve, comme on apprend à enfiler un justaucorps.

Je scrutais avec révérence les tulles et les épithètes vivant ensemble, avec un glorieux parfum de rose. J’appris le mot nacre et perle d’ivoire, les griffes des libellules quand elles s’envolent inopinément sans un dernier salut.

J’appris que beaucoup de gens restent derrière leurs fenêtres à regarder leur passé comme si des choses y étaient écrites à l’encre sympathique. Il resterait de ces dialogues avec nous-mêmes, des pièces que Colombine et Pierrot traversent, sans jamais être entendus. Mais surtout, de ces activités lunaires, restent les prunelles de Madame Flore, fins anneaux sombres et lumineux, caressant les reliques d’un temps révolu. La vieille et adorable madame Flore qui n’avait jamais pu quitter ses souvenirs, nous racontait sa vie épisodique au fil de sa force et de ses souvenirs. Comme un nageur raconterait toutes les mers dans lesquelles il s’est baigné. Ô combien d’images… Certaine que des femmes sans le moindre souci continuent de pointer au fond d’un tiroir, au fond d’un appartement, tout au fond d’une rose. Que d’infatigables chevilles poursuivent leurs tendres arabesques et leurs chevauchées fantastiques.

Un jour d’hiver que j’entrai dans sa chambre, je trouvai madame Flore étendue sur son royaume. Avant de nous quitter, elle m’avait fait un costume blanc de Polichinelle et un autre d’Arlequin, avec des pantoufles d’argent.

Elle ressemblait à ces marchandes de fleurs aux cheveux châtain que l’on croisait autrefois sur les boulevards. Simple et naturelle, côtoyant chaque jour la Beauté. Ce sentiment force l’imaginaire et contraint à rester dans la vie désirée de son esprit. Je souhaite que chaque enfant chausse ces souliers d’argent et connaisse les confins de ces boulevards.


Qu’il les survole, sans se lasser, avec la délicatesse des doigts capturant les zèbres invisibles dans les rayonnes des tissus merveilleux.

Maryse Vaugarny


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